Plaidoyer pour un débat public plus respectueux et plus ouvert


Plaidoyer pour un débat public plus respectueux et plus ouvert
Les temps sont durs pour ceux qui croient au respect de l’expression de voix divergentes dans un cadre pacifique. L’heure n’est pas réjouissante pour ceux qui désapprouvent la culture du clash, de l’insulte et de la mise au ban. Nous faisons le constat que la malhonnêteté intellectuelle et politique irrigue de plus en plus la scène publique. L’écrivain Giuliano da Empoli explique que l’époque est livrée aux « prédateurs » sans foi ni loi qui, excités par les réseaux sociaux, simplifient leur propos à outrance, caricaturent celui d’autrui et brouillent intentionnellement la frontière entre le vrai et le faux. Une carte blanche signée par des personnalités provenant du monde l’entreprise, du judiciaire et de l’associatif.
Nous avons le sentiment d’être aspirés par une sorte de spirale vindicative qui nous laisse désemparés et impuissants. Cette ambiance n’est cependant pas neuve. Après-guerre, les communistes ostracisaient quiconque révélait l’envers macabre du décor radieux de l’union soviétique stalinienne ou de la Chine maoïste.
Présenter l’adversaire comme un ennemi
L’écrivain Albert Camus, dont l’esprit de nuance lui a attiré beaucoup d’animosité, alertait déjà en 1948 : « Quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes ».
Cette brutalisation va de pair avec une perte de sens du langage et une déconsidération pour les faits. « Fasciste », « raciste », « extrême droite », « extrême gauche », « antisémite » : tant de mots sortis de tout contexte historique, qu’on ne prend plus la peine de définir et dont la signification première est volontairement ou involontairement dénaturée.
Le concept de post-vérité et règne de l’« émocratie »
Ainsi, il n’est pas surprenant que le concept de « post-vérité » ait été élu mot de l’année 2016 par le dictionnaire d’Oxford. Nous évoluons désormais dans une émocratie qui relativise la vérité et qui laisse libre cours à l’instrumentalisation politique. Or, l’Histoire nous a clairement enseigné que la perte de sens du réel et de la langue pave la voie au totalitarisme.
Nous évoluons désormais dans une émocratie qui relativise la vérité et qui laisse libre cours à l’instrumentalisation politique.
Qu’il n’y ait pas méprise : nous resterons toujours les défenseurs d’une parole libre. Nous croyons fermement à la liberté d’expression qui est une des pierres d’angle sur lesquelles s’édifie notre démocratie. Nous nous méfions de la prolifération d’initiatives législatives qui veulent la réguler et l’encadrer dans le but allégué de lutter contre la désinformation et le concept fourre-tout et indéfini de « haine ».
Plaidoyer pour un discours politique nuancé
Quand certains élus français souhaitent lutter contre de prétendues « ingérences intérieures », comment ne pas y voir une tentative de réduire le champ du dicible ? Il n’appartient pas à l’État — partial lui aussi — de faire le tri entre l’opinion autorisée et celle qui ne l’est pas.
Par ailleurs, notre plaidoyer pour un retour du discours politique nuancé ne signifie pas que celui-ci verse dans la fadeur ou la mièvrerie. Nous avons le sentiment que ce que rejettent les peuples européens aujourd’hui, ça n’est pas la nuance — qui, de tout temps, est une manifestation de l’intelligence —, c’est la dépolitisation.
Désapprobation grandissante
On nous dit que les opinions se radicalisent. Nous interprétons plutôt la désapprobation grandissante comme un cri populaire pour un retour du politique qui a été délaissé au profit d’une attitude gestionnaire et managériale. Nous valorisons la nuance, mais pas au détriment de toute clarté, de toute conviction, de tout positionnement, de tout cap et de tout idéal. Une politique européenne qui délaisse les enjeux majeurs et ne met pas des mots sur nos maux n’est pas nuancée, elle sort de l’Histoire en marche.
Une politique européenne qui délaisse les enjeux majeurs et ne met pas des mots sur nos maux n’est pas nuancée, elle sort de l’Histoire en marche.
Mais la liberté ne s’exerce-t-elle pas plus harmonieusement, pour soi et pour la société, avec un peu de mesure et d’ouverture ? Pour les Grecs, la tempérance était une vertu qui visait à contrer le vice de la démesure. L’intellectuel français Raymond Aron notait que le pluralisme « s’enracine dans la tradition de notre culture ». Lorsque la vérité ne peut être connue avec évidence, ce qui est souvent le cas, c’est la mise en commun des opinions probables qui permet de s’en approcher le plus.

BELGA
Visite de l’expo ‘La Fabrique de la democratie – De Democratiefabriek’ au musée BELvue à Bruxelles en février 2024. (BELGA PHOTO MERLIN BROHEZ).
Confronter les opinions
Théorisé par Aristote, l’art de découvrir la vérité en matière probable s’appelle la dialectique. Celle-ci est fondée sur la possibilité de la vérité de l’avis contraire : elle réalise une confrontation des opinions dans la crainte que la contradiction ne soit plus juste. La dialectique aristotélicienne a accouché de la disputatio médiévale, une méthode de discussion orale qui valorisait la contradiction.
L’objectif de cette tribune est de décrire un état d’esprit intolérant, et non pas de cibler un politique en particulier.
L’objectif de cette tribune est de décrire un état d’esprit intolérant, et non pas de cibler un politique en particulier, mais il s’avère qu’un institut de réflexion politique, l’Institut Thomas More, en a fait les frais récemment. Lors d’une intervention télévisée, le président du PS, Paul Magnette, insulte cet institut sans ménagement en le qualifiant d’extrême droite alors qu’il ne semble pas réellement connaitre l’étendue de son travail. Plus de vingt ans d’activité intellectuelle, plusieurs centaines de notes réalisées avec des chercheurs à la compétence éprouvée, des soutiens de premier plan à travers toute l’Europe.
Défense de l’institut Thomas More
La démarche de cet institut libéral et conservateur se fonde sur les valeurs proclamées dans sa Charte : la liberté et la responsabilité, le respect de la dignité humaine, la subsidiarité, l’économie de marché, les valeurs universelles qui sont l’héritage commun des pays européens : tout cela balayé par une caricature infamante.
Un jugement du tribunal de première instance de Charleroi s’est abstenu de donner une opinion sur la qualification donnée par Paul Magnette, mais a considéré que celui-ci avait le droit de tenir une opinion personnelle et militante puisque, selon la jurisprudence, un homme politique bénéficie d’une liberté d’expression la plus étendue lorsqu’il s’exprime à propos d’un sujet d’intérêt général, même si ses sources ne sont pas rigoureusement exactes.
La « cancel culture » ?
On peut comprendre la protection exceptionnelle accordée à l’homme politique, mais aussi s’en étonner car, plus le public auquel un homme s’adresse s’élargit, plus sa responsabilité s’accroit et plus sa parole doit être réfléchie. Selon la perception de Paul Magnette, certains fondements étaient suffisants. Mais cette perception n’est pas partagée par tous, notamment par les auteurs de cette tribune. En outre — et c’est ici notre point central —, être en désaccord avec les positions d’un interlocuteur politique ne vous donne pas le droit d’exiger qu’il disparaisse du débat public et soit expulsé du périmètre de la respectabilité.
On peut comprendre la protection exceptionnelle accordée à l’homme politique, mais aussi s’en étonner car, plus le public auquel un homme s’adresse s’élargit, plus sa responsabilité s’accroit et plus sa parole doit être réfléchie.
En définitive, nous croyons à la nécessité d’une expression pleine et libre — voire qui brusque et choque si tel est le besoin —, mais qui ne s’abime pas dans la déshumanisation de l’autre.
Une démocratie privée d’un débat public serein et du respect de l’adversaire n’est qu’un champ de bataille stérile et inhumain. Souhaitons-nous transmettre à nos enfants une société où celui qui pense différemment est un ennemi à abattre ? Cela nécessite du courage de sortir des slogans martelés et des opinions dogmatiques ou manichéennes.
Cela nécessite du courage de voir « la couleur du regard » du contradicteur, pour reprendre l’expression de Camus, et reconnaître qu’il peut disposer d’une part du vrai. Nous avons besoin de ce courage pour bâtir une société digne et pérenne.
des électeurs se rendent dans un bureau de vote, le 13 février 2005 à Faa’a, Tahiti, pour les élections partielles à l’assemblée de Polynésie.
Signataires :

Jean de Codt, ancien premier président de la Cour de cassation de Belgique ;
Léopold d’Arenberg, administrateur-délégué de la Fondation d’Arenberg ;
Dominique Collinet, ancien président directeur du Groupe Carmeuse ;
Catherine Jongen-de Cumont, présidente de l’ASBL Cœur-aCCord qui a pour but l’aide au développement personnel et émotionnel des adolescents ;
Julie Foulon, entrepreneuse, fondatrice de Girleek et co-fondatrice de Molengeek ;
Charles-Louis de Merode, fondateur de la Fondation Merode-Rixensart ;
Jacques Galloy, ancien CFO du groupe EVS et administrateur de sociétés et d’associations ;
Claude de Villenfagne, ancien administrateur-délégué de l’Anhyp ;
Pierre Rion, entrepreneur et ancien président de Wallonie Entreprendre ;
Laurent Minguet, ingénieur physicien et homme d’affaires belge, membre de l’Académie royale de Belgique ;
Jean-Baptiste de Franssu, président de l’Institut pour les œuvres de religion (IOR) de 2014 à 2026 et président du Groupe Bayard.

Source: LPOST

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