Et si la meilleure nouvelle du marché du travail wallon était celle dont personne ne parle ?
La Wallonie a pris l’habitude de regarder son économie à travers ce qui lui manque. Son taux d’emploi reste inférieur à celui de la Flandre, les difficultés budgétaires pèsent sur les perspectives et, dans de nombreux secteurs, les entreprises peinent toujours à trouver les compétences dont elles ont besoin. Au premier trimestre 2026, 68% des Wallons âgés de 20 à 64 ans occupaient un emploi, contre 77,3% en Flandre. L’écart est suffisamment important pour ne pas être minimisé.
Pourtant cette photographie, aussi exacte soit-elle, ne raconte qu’une partie de l’histoire car derrière les indicateurs qui décrivent les difficultés du marché du travail, une autre réalité apparaît : celle d’entreprises qui continuent à recruter, d’industries qui exportent, de secteurs qui se développent et de compétences dont la demande reste soutenue. Cette Wallonie-là est moins visible, parce qu’elle ne produit pas nécessairement les mêmes titres.
Quatre secteurs concentrent à eux seuls plus de la moitié de ces intentions : la santé, le commerce, la construction et les activités de services administratifs et de soutien.
Plus de 88.000 projets de recrutement en Wallonie
L’enquête du Forem sur les besoins en main-d’œuvre constitue à cet égard un signal intéressant. Réalisée auprès de 72.000 entreprises, elle indique que près d’un tiers des entreprises interrogées envisage de renforcer leurs effectifs et déclarent plus de 88.000 projets de recrutement pour 2026.
Quatre secteurs concentrent à eux seuls plus de la moitié de ces intentions : la santé, le commerce, la construction et les activités de services administratifs et de soutien. Près d’un recrutement sur deux devrait par ailleurs être réalisé sous contrat à durée indéterminée.
D’après une enquête du Forem, un tiers des entreprises interrogées envisage de renforcer leurs effectifs.
Il ne faut évidemment pas transformer ces intentions en emplois déjà créés. Elles constituent néanmoins une indication précieuse : même dans une conjoncture plus incertaine, une partie importante du tissu économique wallon continue à prévoir des embauches et à investir dans ses capacités.
Des exportations wallonnes en berne
Les exportations racontent une histoire comparable. En 2024, la Wallonie a exporté pour 75,6 milliards d’euros de biens et de services selon l’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, ndlr), dont 49,8 milliards de marchandises. L’industrie pharmaceutique représentait à elle seule 23,8% des exportations internationales wallonnes de biens, devant le commerce et la fabrication de produits alimentaires, de boissons et de tabac. Ces trois branches concentraient ensemble plus de 57% des exportations de biens.
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La construction est l’un des quatre secteurs qui concentrent la moitié des projet sde créations d’emplois en Wallonie. (BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE).
Le chiffre mérite d’être regardé avec nuance, car les exportations wallonnes de marchandises ont reculé en 2024. L’Awex (Agence wallonne à l’exportation, ndlr) chiffre ce recul à 3,2%, après une baisse de 5,9% en 2023. Pour autant, le montant de 55,2 milliards d’euros enregistré en 2024 (chiffre de l’Awex, ndlr) reste supérieur aux niveaux observés avant la crise sanitaire. Autrement dit, la Wallonie traverse un ralentissement du commerce extérieur, mais elle conserve une base industrielle et exportatrice significative.
La Wallonie entre catastrophisme et optimisme
C’est probablement cette nuance qui manque parfois au débat wallon. Entre le discours catastrophiste et l’optimisme politique, il existe une réalité beaucoup plus intéressante : une économie qui rencontre des difficultés tout en possédant déjà plusieurs moteurs capables de fonctionner.
Les pénuries de main-d’œuvre permettent d’ailleurs de voir où se trouvent certains de ces moteurs. Le Forem recense 144 métiers en pénurie en 2026. La nouvelle méthodologie distingue désormais plus finement les niveaux de criticité, mais la construction et l’industrie restent parmi les secteurs particulièrement exposés aux difficultés de recrutement.
Plutôt une cartographie des besoins
La liste ne doit donc pas seulement être lue comme l’inventaire de ce qui ne fonctionne pas. Elle constitue aussi une forme de cartographie des besoins de l’économie réelle.
Lorsqu’une entreprise cherche un électromécanicien, un technicien de maintenance, un infirmier, un maçon ou un spécialiste d’un domaine technologique, cela signifie qu’une activité existe, qu’un besoin économique est identifié et que quelqu’un est prêt à investir pour y répondre. Le problème devient alors moins celui de l’absence totale de travail que celui de la capacité à faire correspondre les personnes, les compétences et les territoires.
Lorsqu’une entreprise cherche un électromécanicien, un technicien de maintenance, un infirmier, un maçon ou un spécialiste d’un domaine technologique, cela signifie qu’une activité existe, qu’un besoin économique est identifié et que quelqu’un est prêt à investir pour y répondre.
C’est probablement là que se trouve l’un des grands enjeux wallons des prochaines années. La région possède des entreprises exportatrices, des centres de recherche, des universités, des PME industrielles et des secteurs de services qui continuent à créer de l’activité. Elle possède également une population disponible pour travailler, se former ou changer de trajectoire. La difficulté consiste davantage à connecter ces deux réalités qu’à les faire apparaître de toutes pièces.
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Raymonde Yerna est l’administratrice générale du Forem. (BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE).
Des profils capables d’accompagner une transformation
Dans le recrutement, cette évolution est particulièrement visible. Les entreprises cherchent moins systématiquement le parcours parfaitement conforme à une fiche de fonction.
Elles recherchent davantage des personnes capables d’accompagner une transformation, de structurer une activité, de transférer une expertise ou d’apprendre rapidement. Une expérience acquise dans un autre secteur peut parfois devenir pertinente pour un métier nouveau ; un professionnel expérimenté qui accepte de se former à de nouveaux outils peut apporter une combinaison de compétences difficile à reproduire ; un jeune candidat, même moins expérimenté, peut apporter une capacité d’adaptation que l’organisation n’avait pas anticipée.
Former autrement
Cette évolution oblige aussi à modifier notre perception de la formation. Former quelqu’un n’est plus seulement une manière de corriger une lacune. C’est aussi une manière de transformer une compétence existante en compétence utile pour une économie qui évolue. Le véritable potentiel d’un territoire ne dépend donc pas uniquement du nombre de personnes diplômées ou disponibles, mais de sa capacité à faire évoluer rapidement leurs compétences vers les secteurs où la demande progresse.
Former quelqu’un n’est plus seulement une manière de corriger une lacune. C’est aussi une manière de transformer une compétence existante en compétence utile pour une économie qui évolue.
La Wallonie n’a évidemment pas réglé ses problèmes. Avec un taux d’emploi de 68%, elle reste loin de son potentiel et de l’objectif national de 80% fixé pour 2029 mais regarder uniquement ce retard conduit à une conclusion tout aussi fausse : celle d’une région qu’il faudrait reconstruire entièrement.
Ce n’est pas la réalité.
Le toursime est un secteur sous-estimé en Wallonie. Et pourant, il augmente ses performances. (AFP PHOTO/FRANCOIS NASCIMBENI)
Le tourisme est un acteur à part entière
Une partie de la Wallonie exporte. Une autre innove. Certaines entreprises recrutent, d’autres se transforment. Des secteurs comme la pharmacie, la construction, la santé ou certaines activités technologiques continuent à chercher des compétences.
Même le tourisme, souvent considéré comme une activité périphérique à l’économie productive, confirme sa capacité de développement : en avril 2026, les hébergements touristiques wallons ont enregistré 962.831 nuitées, soit 7,5% de plus qu’un an auparavant.
Même le tourisme, souvent considéré comme une activité périphérique à l’économie productive, confirme sa capacité de développement.
La bonne question n’est donc peut-être plus seulement de savoir ce qui ne fonctionne pas en Wallonie. Elle consiste à comprendre pourquoi certaines entreprises et certains secteurs parviennent à avancer malgré le contexte, puis à déterminer comment leurs méthodes, leurs compétences et leurs réseaux peuvent davantage bénéficier au reste de l’économie.
Dépasser les difficultés pour voir aussi les réussites
Il ne s’agit pas de raconter une Wallonie qui aurait soudainement changé de trajectoire. Il s’agit de regarder avec davantage de précision une région dont les difficultés sont réelles, mais dont les réussites le sont tout autant. Et peut-être de comprendre que son potentiel ne réside pas uniquement dans ce qu’elle doit encore construire, mais dans ce qu’elle possède déjà et qu’elle ne parvient pas toujours à relier.
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Pascale Delcomminette est l’administratrice générale de l’Agence wallonne à l’exportation (Awex). (BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE).
La meilleure nouvelle du marché du travail wallon n’est donc peut-être pas que tout va mieux. C’est que, malgré ses fragilités, beaucoup d’entreprises, de secteurs et de talents continuent déjà à avancer. Nous avons peut-être trop pris l’habitude de parler de la Wallonie à travers ce qu’elle doit encore corriger, au risque d’oublier ce qu’elle sait déjà faire.
Il est temps de mieux raconter ses réussites, de valoriser celles et ceux qui créent, investissent, exportent et innovent, et surtout de nous appuyer davantage sur ces forces plutôt que de laisser nos faiblesses définir notre récit collectif.
Il est temps de mieux raconter ses réussites, de valoriser celles et ceux qui créent, investissent, exportent et innovent, et surtout de nous appuyer davantage sur ces forces plutôt que de laisser nos faiblesses définir notre récit collectif car une région ne se redresse pas uniquement en corrigeant ce qui ne fonctionne pas : elle progresse aussi lorsqu’elle sait reconnaître, amplifier et faire grandir ce qui fonctionne déjà.
Vincenzo Carrabs
Directeur chez Michael Page
Source: LPOST

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