Médias : Jean Quatremer quitte le quotidien Libération après plus de 40 ans de service pour le magazine Marianne
Dans un courrier adressé à sa direction et révélé par nos confrères du Point, le journaliste français dénonce une rédaction où le débat n’est plus possible. « Je ne me reconnais pas dans cette gauche-là qui est la négation même des principes qui ont fondé Libé. Certes ils sont très loin d’être majoritaires dans le journal et a fortiori dans sa direction, mais selon des méthodes de harcèlement éprouvées à l’extrême gauche, ils parviennent à me rendre l’air irrespirable. Je tire donc ma révérence. Je reprends ma liberté, car elle est mon bien le plus précieux », écrit Jean Quatremer dans sa lettre d’adieu. Il faut dire que certaines de ses prises de position sur les réseaux sociaux (notamment sur X) ou à la télévision suscitaient des agacements au sein de ses collègues. Le pogrom du 7 octobre 2023 mené par le Hamas contre Israël a véritablement créé une cassure entre Jean Quatremer et ses collègues. La Société des rédacteurs l’avait désavoué à l’époque, alors que la direction l’avait soutenu. Mais la goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase est une publication sur X (ex-Twitter) l’accusant d’être le « porte-voix des discours les plus islamophobes » l’aurait convaincu qu’il n’a plus sa place dans un journal où il travaille depuis 1984.
Une page se tourne chez Libération. Dans une longue lettre d’adieu adressée à sa direction et publiée par nos confrères du magazine Le Point, le correspondant du quotidien français à Bruxelles annonce son départ fatigué par les querelles intestines. Il nous a confirmé l’information. L’homme dont les prises de position suscitent des crispations, même au sein de sa rédaction, se sent désormais à l’étroit intellectuellement au sein du quotidien français de gauche.
Combattre l’obscurantisme
« Si je pars, ce n’est pas à cause de l’Europe, le sujet auquel j’ai consacré avec passion une très large part de mon activité professionnelle. J’appartiens à cette gauche sociale-démocrate qui combat l’obscurantisme religieux quel qu’il soit, le racisme, l’antisémitisme, les discriminations, la haine des musulmans, le sexisme, l’homophobie, l’injustice sociale, les régimes autoritaires, etc. Celle qui juge sacrées les libertés individuelles et collectives, la liberté d’expression en particulier, celle qui ne transige pas avec l’État de droit et la République. Je ne peux hélas que constater qu’elle est désormais minoritaire, voire en voie de disparition », écrit le spécialiste des questions européennes pour Libé (où il est entré en 1984) dans une longue lettre.
Contrairement à ce qu’ont affirmé depuis le 7 octobre les tenants de cette gauche qui n’a plus de gauche que le nom, je n’ai jamais confondu les musulmans avec l’islamisme.
L’homme fustige les positions de la gauche dont il ne reconnaît plus les valeurs. Cette « nouvelle gauche », qui d’après lui, « se vautre dans l’antisémitisme », qui « injurie et diffame ceux qui ne sont pas au garde-à-vous de sa propagande, de ses mensonges et de sa haine. Ainsi, contrairement à ce qu’ont affirmé depuis le 7 octobre les tenants de cette gauche qui n’a plus de gauche que le nom, je n’ai jamais confondu les musulmans avec l’islamisme, ni les Palestiniens avec le Hamas et ses thuriféraires. Qui m’accuse de racisme, d’islamophobie, une accusation qui ne tue que ceux qui en sont accusés, et de fascisme est un con ou un salaud ou les deux ».
La directrice de la rédaction de Marianne, Eve Szeftel, se réjouit de l’arrivée de la nouvelle recrue. (JOEL SAGET / AFP).
Déçu par la gauche
Le journaliste, basé à Bruxelles, observe un changement au sein de la gauche. « Je l’admets, je ne me reconnais pas dans cette gauche-là qui est la négation même des principes qui ont fondé Libé. Certes ils sont très loin d’être majoritaires dans le journal et a fortiori dans sa direction, mais selon des méthodes de harcèlement éprouvées à l’extrême gauche, ils parviennent à me rendre l’air irrespirable. Je tire donc ma révérence. Je reprends ma liberté, car elle est mon bien le plus précieux. Je n’ai pas l’intention d’en abandonner la moindre parcelle, ni de me plier à quelque discipline que ce soit, ni de consacrer mon temps à me justifier devant des groupuscules dans des procès de Moscou-sur-Seine. J’ai passé l’âge de céder aux intimidations des “offensés” à géométrie variable. J’aurais pu dire comme Pialat : “Vous ne m’aimez pas ? Je ne vous aime pas non plus.” Mais ce serait faux. J’ai aimé et j’aime beaucoup d’entre vous. Mais plus qu’à vous, je tiens à ma liberté. Les vrais insoumis ne sont pas ceux qu’on croit », poursuit-il.
Je l’admets, je ne me reconnais pas dans cette gauche-là qui est la négation même des principes qui ont fondé Libé.
La goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase serait une publication sur X (ex-Twitter) d’une représentante du personnel de Libération qui l’a assimilé à des islamophobes, sans que la direction n’intervienne, d’après lui, pour le soutenir. « Ce ‘collègue s’enfonce chaque jour un peu plus dans l’indécence. 40 ans à Libé pour devenir le porte-voix des discours islamophobes, obsédé par la négation des crimes perpétrés par Israël sur les Palestiniens… La honte », avait écrit la journaliste Emma Donada, sur X le 31 mai 2026.
Nouvelle recrue pour Marianne
Jean Quatremer quitte donc Libé et va désormais mettre sa plume au service du Magazine Marianne. Les dirigeants du magazine français ont d’ailleurs publié un communiqué annonçant son arrivée sein de leur rédaction où il officiera comme éditorialiste. « Il y exprimera sa voix singulière, sociale-démocrate, comme l’avait fait avant lui Jacques Julliard en quittant Le Nouvel Observateur en 2010. Il contribuera à animer le débat, y compris au sein de la rédaction, participant ainsi à faire de l’hebdomadaire le lieu de la conversation démocratique comme le souhaitait Jean-François Kahn (fondateur de Marianne, ndlr) », indique le communiqué de Marianne.
Jean Quatremer est l’une de ces rares plumes qui ne cherchent jamais à flatter leur époque. Il défend ses convictions avec vigueur, mais surtout avec des arguments. C’est exactement l’esprit de Marianne.
Sa directrice de la rédaction se réjouit d’ailleurs de l’arrivée de la nouvelle recrue. « Jean Quatremer est l’une de ces rares plumes qui ne cherchent jamais à flatter leur époque. Il défend ses convictions avec vigueur, mais surtout avec des arguments. C’est exactement l’esprit de Marianne : un journal qui préfère la controverse à l’invective, les faits aux slogans et la liberté intellectuelle aux conformismes. Je suis très heureuse qu’il rejoigne notre rédaction », a commenté Eve Szeftel.
Source: LPOST

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