Louis Michel et la Russie dans l’Otan ou l’art de réécrire l’histoire sans jamais en payer le prix


Louis Michel et la Russie dans l’Otan ou l’art de réécrire l’histoire sans jamais en payer le prix
Dans un entretien accordé au magazine Wilfried (n°35 – été 2026), Louis Michel affirme qu’il aurait fallu faire entrer la Russie dans l’Union européenne, et que si elle avait rejoint l’OTAN, Vladimir Poutine n’aurait « pas pu » adopter une attitude hostile envers les autres membres. La thèse a l’apparence de la sagesse rétrospective. Elle ne résiste pas à l’examen.
L’idée que l’intégration institutionnelle aurait « tenu » la Russie relève d’une lecture purement statutaire du pouvoir, comme si l’appartenance à un club suffisait à discipliner un État dont la doctrine de sécurité repose depuis toujours sur la profondeur stratégique et le contrôle de son étranger proche.
La Russie des années 1990-2000 n’a jamais été une candidate sérieuse à l’intégration euro-atlantique : économie exsangue, appareil sécuritaire jamais démantelé, guerre de Tchétchénie en cours pendant les années mêmes où l’élargissement de l’OTAN était débattu.
Traiter cette période comme une occasion manquée de « club » revient à ignorer que Moscou n’a jamais accepté l’architecture de sécurité européenne post-1991 comme légitime, adhésion ou pas. La Géorgie en 2008, la Crimée en 2014, l’Ukraine en 2022 ne sont pas les symptômes d’une exclusion mal gérée : elles sont la continuité d’une doctrine impériale que ni l’UE ni l’OTAN n’auraient pu neutraliser en distribuant des cartes de membre.
Le procédé rhétorique n’est pas nouveau chez Louis Michel. C’est la même mécanique qui, sur l’Iran aujourd’hui, pousse une partie des chancelleries européennes, Pedro Sánchez en tête, à privilégier l’ouverture diplomatique inconditionnelle sur l’analyse des rapports de force réels. Le confort intellectuel de la conciliation permanente se paie toujours plus tard, et jamais par ceux qui l’ont prônée.
Un théâtre de posture, rejouée identiquement chaque fois qu’un rapport de force international déplaît (…)
Ce réflexe n’est pas isolé. Ceux qui ont suivi le dossier de la posture belge face aux États-Unis, dans les années 2000,  peuvent témoigner d’un débat télévisé en 2003, en pleine crise irakienne, où Louis Michel et André Flahaut, alors ministre de la Défense, se livraient en direct à une surenchère antiaméricaine à peine croyable pour des responsables engagés dans une alliance de défense collective.
Il ne s’agissait évidemment pas d’une menace réelle contre des B-52 américains survolant le territoire belge, mais le ton, la posture, la compétition implicite entre les deux hommes pour occuper le terrain du refus le plus spectaculaire, illustrent un pattern : substituer l’incantation à la doctrine, quand la ligne officielle belge sur l’Irak, elle, restait juridiquement défendable.
Car sur le fond, la position belge de 2003, refus de participer à une guerre sans mandat des Nations unies, était cohérente avec le droit international et assumée par Louis Michel comme ministre des Affaires étrangères. Le problème n’est pas cette ligne. Le problème est la manière dont elle a souvent été portée : moins comme une doctrine juridique stable que comme un théâtre de posture, rejouée identiquement chaque fois qu’un rapport de force international déplaît, de l’Irak à la Russie en passant par l’Iran.
Cette élasticité intellectuelle trouve son exemple le plus documenté ailleurs : la colonisation belge du Congo. En 2010, dans un entretien à P-Magazine repris par Belga, Louis Michel qualifiait Léopold II de « héros avec de l’ambition », rejetait les accusations de camps de travail comme de la « démagogie pure », et affirmait qu’à « un moment, la civilisation est arrivée » au Congo.
Quinze ans plus tard, sur les ondes de La Première, le même homme appelait à une commission « Vérité et réconciliation » pour « relire notre histoire » coloniale avec lucidité. Le revirement n’a suscité ni clarification publique exigée, ni conséquence politique.
C’est là que le bilan devient éclairant, au-delà de telle ou telle déclaration : ministre des Affaires étrangères de 1999 à 2004, commissaire européen au Développement et à l’Aide humanitaire de 2004 à 2009, député européen jusqu’en 2019, une carrière ininterrompue de vingt ans au sommet, traversée de prises de position contradictoires sur la colonisation, de postures diplomatiques à géométrie variable, sans qu’aucune de ces séquences n’ait jamais entraîné de sanction politique, de mise à l’écart, ou même d’obligation de cohérence. Le système partisan belge, structurellement allergique à la reddition de comptes individuelle, a absorbé chaque controverse sans friction.
La déclaration Wilfried sur la Russie n’est donc pas un dérapage isolé de fin de carrière. Elle est la continuation logique d’une méthode : l’analyse rétrospective présentée comme évidence, la contradiction interne jamais assumée comme telle, et l’absence totale de coût politique pour l’avoir pratiquée pendant deux décennies. Ce n’est pas un cas de mauvais jugement ponctuel.
C’est un mode de fonctionnement qui a fonctionné, précisément parce que personne, au sein du système, n’avait intérêt à le faire cesser.
Aldo MUNGO
Armées & Défense
Source: LPOST

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