Carte blanche. Un monopole de presse écrite se concrétise : danger !
L’Autorité belge de la Concurrence (ABC) a autorisé, sous conditions, le rachat de la presse d’IPM par Rossel. Après la concentration, seront donc en de mêmes mains les quotidiens Le Soir, La Libre, La DH/Les Sports, L’Avenir (avec toutes ses éditions régionales), tous les titres de SudInfo (La Meuse, etc.), et, à parts égales avec Roularta, L’Echo.
Cette décision provoque à nos yeux un séisme démocratique et industriel sans précédent : la création d’un monopole dans la presse écrite quotidienne en Belgique francophone. Sous couvert de remèdes prétendument contraignants, cette autorisation valide la confiscation d’une chaîne de valeur entière par un acteur unique. Derrière la communication lénifiante sur le maintien de l’indépendance éditoriale se cachent pourtant des concessions qui organisent la standardisation de notre débat public.
Le comité européen met en exergue des chiffres effrayants : le nouveau groupe contrôle environ 94% de la presse quotidienne imprimée francophone et près de 82% de l’information en ligne.
L’illusion des garde-fous de l’ABC et la supercherie des 25%
L’ABC reconnaît elle-même dans son communiqué que la fusion conférera à Rossel, « seule ou conjointement, l’ensemble des titres de presse imprimés quotidiens francophones », ajoutant que cette situation lui donne « les moyens et l’incitation de diminuer la qualité et la diversité de l’offre éditoriale ».
Pour répondre à ce risque, Rossel s’est engagé à préserver « l’identité propre » de ses journaux et à maintenir les chartes éditoriales. Et l’ABC se félicite d’avoir limité les partages de contenus (les synergies rédactionnelles) à un maximum de 25% de l’information (hors rubriques sportives).
A l’intérieur de ces immenses pôles, le recyclage de l’information et la fusion des contenus pourront s’opérer bien au-delà des 25%, diluant considérablement l’originalité des articles.
Comme l’ont relevé certains observateurs, ce plafond de 25% ne s’appliquera pas titre par titre, mais sera calculé entre les trois grands pôles du nouveau groupe (le pôle Soir, le pôle La Libre-DH, et le pôle Avenir-Sudinfo). En d’autres termes, à l’intérieur de ces immenses pôles, le recyclage de l’information et la fusion des contenus pourront s’opérer bien au-delà des 25%, diluant considérablement l’originalité des articles. Le lecteur francophone aura beau acheter des titres différents, il lira en grande partie une information uniformisée et distillée sous des logos différents. En outre, l’information sportive mérite-t-elle moins de pluralisme que les autres sujets ?
L’ABC a également imposé l’obligation pour Rossel de chercher un repreneur avant de pouvoir fermer un titre jugé économiquement non viable. Mais dans un marché totalement cadenassé et rendu inabordable par la puissance du groupe dominant, quel acteur osera ou pourra racheter un journal moribond ?
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Le logo du Soir à l’entrée du siège du quotidien vespéral. (BELGA PHOTO ERIC LALMAND).
L’Europe s’alarme d’une hégémonie vertigineuse
L’Europe avait cependant tiré la sonnette d’alarme. Le 29 juin 2026, le Media Pluralism Monitor (MPM), l’outil de référence de l’UE, a de nouveau pointé la concentration comme menace critique pour la résilience de nos démocraties.
La veille de la décision de l’ABC, le 2 juillet 2026, l’European Media Board (le comité européen de surveillance des médias, créé dans le contexte des menaces sur le pluralisme et la liberté des médias dans la Hongrie de Viktor Orban) a publié une déclaration foudroyante sur l’opération Rossel-IPM. Le comité européen met en exergue des chiffres effrayants : le nouveau groupe contrôle environ 94% de la presse quotidienne imprimée francophone et près de 82% de l’information en ligne.
Chaque jour, plus de deux millions de lecteurs confieront leur accès au monde à un seul centre de décision.
Chaque jour, plus de deux millions de lecteurs confieront leur accès au monde à un seul centre de décision. Le Media Board pointe une véritable « position quasi monopolistique » et met, de manière prémonitoire, en garde contre les « garanties d’indépendance » offertes par les protagonistes de l’absorption d’IPM par Rossel : « Même si plusieurs titres restent visibles du public, une intégration éditoriale, commerciale ou technologique accumulée en coulisses peut permettre à une diversité apparente de coexister avec une réduction substantielle du pluralisme effectif » (traduction libre).
Il est en effet illusoire de penser que les journalistes du groupe conserveront une émulation concurrentielle, une chasse aux scoops audacieuse et une liberté de ton critique envers les autres rédactions de leur propre employeur. L’ABC le confirme à demi-mot : le nouveau groupe aura « une position unique d’employeur dans le segment de la presse écrite », avec un risque sérieux d’incitation à « dégrader les conditions de travail des journalistes ».
Le silence assourdissant des rédactions
Il est d’ailleurs un symptôme qui ne trompe pas : le silence quasi total des rédactions directement concernées. Depuis l’annonce du projet d’absorption d’IPM par Rossel, cette concentration historique n’a fait l’objet d’à peu près aucune prise de position critique, ni d’aucun véritable débat d’investigation au sein des journaux de Rossel et d’IPM, ni d’ailleurs au sein de nos instances démocratiques. Et au lendemain de l’annonce des « engagements » de Rossel et de l’approbation de l’ABC, on n’a pas vu d’autres réactions que de belles paroles des éditorialistes du nouveau groupe, et quelques réserves syndicales.
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Le logo des différents médias du groupe IPM qui vont rejoindre le groupe IPM créant ainsi un monople dans la presse quotidienne et magazine francophone belge. (BELGA PHOTO MAXIME ASSELBERGHS).
Depuis l’annonce du projet d’absorption d’IPM par Rossel, cette concentration historique n’a fait l’objet d’à peu près aucune prise de position critique, ni d’aucun véritable débat d’investigation au sein des journaux de Rossel et d’IPM, ni d’ailleurs au sein de nos instances démocratiques.
Comment expliquer cette omerta sur un sujet qui bouleverse pourtant leur propre secteur ? La réponse tient en un mot : l’autocensure. Lorsqu’un seul acteur détient les clés de l’embauche journalistique de toute une communauté, comment espérer qu’un rédacteur prenne le risque de critiquer ouvertement la stratégie de son patron ? Ce silence prudent confirme, avant même la finalisation de la concentration, que l’indépendance rédactionnelle au sein d’un tel monopol est une chimère. L’esprit critique s’efface déjà face à l’instinct de survie professionnelle.
La « moins mauvaise solution » et l’aveu d’impuissance de l’ABC
Le samedi 11 juillet, dans La Libre, le président de l’ABC, Axel Desmedt, prenait la parole pour justifier ce feu vert historique, qualifiant la fusion de « moins mauvaise solution possible ».
Dans sa décision publiée le 16 juillet, l’ABC l’écrit noir sur blanc et assume : l’analyse de cette concentration « ne saurait s’étendre à une analyse plus générale des effets de la concentration sur la formation de l’opinion publique, laquelle excède le cadre du contrôle exercé par l’Autorité ».
L’analyse de cette concentration « ne saurait s’étendre à une analyse plus générale des effets de la concentration sur la formation de l’opinion publique, laquelle excède le cadre du contrôle exercé par l’Autorité ».
L’ABC balaie ainsi explicitement la question, affirmant que cela relève du nouveau règlement européen EMFA (European Media Freedom Act). Or, l’ABC constate que la Belgique, empêtrée dans ses blocages institutionnels, n’a toujours pas mis en place les mécanismes de surveillance imposés par le règlement européen, même si la Fédération Wallonie – Bruxelles a proposé pour ce qui la concerne de les confier au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA). L’ABC a donc avoué que personne en Belgique n’est aujourd’hui légalement capable de protéger la diversité d’opinion.
L’angle mort des aides publiques
La décision de l’ABC passe encore au bleu un autre angle mort vertigineux : la captation de l’argent public. Certes, cette décision constate factuellement que Rossel et IPM ont touché ensemble quelque 13 millions d’euros d’aides à la presse de la part de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2024. Mais l’ABC se garde bien d’en tirer la moindre conclusion quant à l’admissibilité de la concentration !
D’après Bernard Marchant, CEO de Rossel, l’opération d’absorption d’IPM permet de sauver l’impression sur papier de certains titres du groupe IPM. AFP
Bernard Marchant, le nouvel homme fort de la presse quotidienne et magazine belge. (Photo par Sameer Al-DOUMY / AFP).
Comment justifier qu’une telle enveloppe publique, initialement pensée pour soutenir la pluralité, soit désormais versée dans les caisses d’un seul acteur détenant 94% du marché francophone imprimé ? Dès l’instant où ces millions se retrouvent concentrés dans les mains d’un monopole, ces subventions ne sont plus une aide à la diversité. Elles s’apparentent à des aides d’État pérennisant une hégémonie, venant fausser irrémédiablement le marché et empêcher l’émergence de toute nouvelle concurrence.
Comment justifier qu’une telle enveloppe publique, initialement pensée pour soutenir la pluralité, soit désormais versée dans les caisses d’un seul acteur détenant 94% du marché francophone imprimé ?
L’hégémonie de Rossel dépassera au demeurant largement les colonnes de ses journaux. Le groupe jouit déjà d’une présence transmédia écrasante (télévision, radio, liens verticaux en publicité et distribution). Le géant contrôle l’organisme de lobby LaPresse.be et la société CopiePresse (répartition des droits d’auteur), et dispose d’un poids inégalé, même par des éditeurs flamands, sur l’agence Belga.
Une abdication institutionnelle
C’est dans ce vide juridique quant à la mise en œuvre opérationnelle en Belgique de l’European Media Freedom Act, et contre l’avis inquiet de l’Europe, que l’ABC a donc tranché. En validant l’absorption d’IPM par Rossel au nom du sauvetage financier et de la « moins mauvaise solution », l’ABC sacrifie la substance même du débat public. La survie économique et financière d’une entreprise justifie-t-elle la création d’un monopole subventionné, l’extinction du pluralisme de la presse écrite francophone et la mise en danger de ce pluralisme dans d’autres segments des médias ?
Il n’est cependant pas trop tard pour réagir et sauver la liberté et le pluralisme. Réagissez. Rejoignez-nous pour envisager ensemble les meilleures voies, qu’elles soient belges ou européennes. Adresse de contact : info@lpost.be et pluralisme.liberte@gmail.com.
Philippe DELFOSSE, lecteur
Michel DE WOLF, lecteur
Philippe LAWSON, rédacteur en chef L-Post
Source: LPOST

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