Affaire Lyhanna : après le rapport d’inspection révélant une cascade d’erreurs, des sanctions tombent
La mission d’inspection conjointe de la gendarmerie et de la justice a rendu ses premières conclusions ce lundi 22 juin. Elles confirment ce que beaucoup redoutaient : une série de dysfonctionnements graves dans le traitement de la plainte déposée en août 2025 par la mère de Rosa, victime présumée de Jérôme Barella. Des fautes individuelles, un système défaillant, et en bout de chaîne, la violente de Lyhanna, une fillette de 11 ans. Ce lundi soir, la France est descendue dans la rue, comme tous les lundis place Vendôme pour la manif’ contre les violences sexuelles faites aux femmes. Des sanctions commencent à tomber et une grande marche citoyenne est annoncée pour le 4 juillet à Paris.
Tout avait pourtant commencé correctement. Lorsque la mère de Rosa, prénom modifié d’une fillette d’une dizaine d’années qui dit avoir subi une cinquantaine de viols commis par Jérôme Barella, a déposé plainte en août 2025 à Plaisance-du-Touch, en Haute-Garonne, l’enquête initiale menée à Toulouse a été jugée plutôt « bien conduite » par la mission d’inspection.
Enchaînement des ratages
Mais c’est au moment du transfert vers Auch que tout a déraillé.
Le constat dressé par Stéphane Noël, directeur de l’Inspection générale de la justice, est sans appel : la procédure criminelle « n’a pas été traitée comme une procédure prioritaire, tant de la part du parquet d’Auch que de la compagnie de gendarmerie de Condom ». Le rapport pointe « un cumul de pertes de temps et une absence de suivi de procédure ».
La procédure criminelle « n’a pas été traitée comme une procédure prioritaire, tant de la part du parquet d’Auch que de la compagnie de gendarmerie de Condom ».
Les dysfonctionnements s’accumulent. La plainte a d’abord été envoyée par courrier simple entre les deux parquets, celui de Toulouse et celui d’Auch, sans qu’un coup de téléphone n’ait jamais été passé pour signaler l’urgence du dossier.
Des pancartes avec des messages qui illustrent la colère et la tristesse de la population. D.R.
Ce courrier a effectué trois allers-retours, perdant trois semaines précieuses. À son arrivée, la procédure n’a pas été orientée vers le bon service d’enquête de gendarmerie. Résultat : nouvelle perte de temps, nouveau délai. Mais le dysfonctionnement le plus lourd de conséquences reste la décision du directeur d’enquête de ne pas placer Jérôme Barella en garde à vue.
Un choix aux effets désastreux
Ce choix, présenté en interne comme une volonté de « bétonner » le dossier pour préparer les questions idéales avant toute audition, a eu un effet désastreux : Barella n’a jamais été convoqué, ni entendu.
Pendant ce temps, il continuait d’être libre de ses mouvements. Il était pourtant connu des services : inscrit au fichier de Traitement des Antécédents Judiciaires (TAJ), qui recense les personnes ayant fait l’objet de procédures pénales, il était visé par au moins quatre procédures pour viols et agressions sexuelles sur mineures depuis 2017. Neuf au total, selon les sources judiciaires.
Inscrit au fichier de Traitement des Antécédents Judiciaires (TAJ), il était visé par au moins quatre procédures pour viols et agressions sexuelles sur mineures depuis 2017.
Une autre victime présumée, Léa, prénom modifié également, une adolescente de 12 ans avait elle aussi, en mars 2026, confié des faits la concernant à des éducateurs de l’Aide Sociale à l’Enfance du Tarn-et-Garonne, deux mois avant l’enlèvement de Lyhanna.
Ce signalement n’est manifestement pas parvenu au parquet d’Auch, a reconnu la procureure locale. L’avocate de la jeune fille, Myriam Guedj-Benayoun, qui a depuis déposé plainte pour agressions sexuelles répétées, ne mâche pas ses mots : elle pointe des erreurs individuelles mais insiste surtout sur leur caractère systémique dans le traitement des affaires de pédocriminalité, et réclame des moyens supplémentaires pour que les erreurs humaines ne soient plus amplifiées par un manque criant de ressources.
Grande mobilisation ce lundi soir à Paris pour exiger des mesures et un changement dans le suivi des affaires de violences sexuelles sur mineurs. D.R.
Mutations et enquêtes : les premières sanctions tombent
Face à ce tableau accablant, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé la mutation d’office de deux gendarmes, au titre de sanction disciplinaire individuelle.
Sont visés : le directeur d’enquête, dont la décision de ne pas placer Barella en garde à vue est jugée constitutive d’un « manque de discernement avéré », et le commandant de la compagnie de Condom, sous-préfecture du Gers, qui avait la charge de l’instruction de la plainte de Rosa et dont le service est mis en cause pour n’avoir pas priorisé une procédure criminelle impliquant des viols sur enfant. Aucun des deux ne pourra plus exercer de fonctions de police judiciaire.
Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé la mutation d’office de deux gendarmes, au titre de sanction disciplinaire individuelle.
Du côté de la justice, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a présenté ses excuses et annoncé lundi soir, sur le plateau du 20 heures de TF1, l’ouverture d’une enquête administrative visant une substitute du parquet d’Auch.
Mais contrairement aux sanctions militaires, la procédure applicable aux magistrats impose de respecter un protocole strict. L’Inspection Générale de la Justice (IGJ) gendarme interne de la magistrature doit d’abord mener une enquête contradictoire, permettant aux personnes mises en cause de s’expliquer. Ce n’est qu’à l’issue de cette procédure, attendue d’ici la fin de l’été, que Darmanin pourra saisir le Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM), instance constitutionnelle chargée de définir les sanctions pouvant aller jusqu’à la révocation.
134 personnes déjà placées en détention
Le ministre de la Justice a également rappelé les chiffres de la mobilisation engagée depuis la mort de Lyhanna : sur les 70.000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs que ses services doivent réexaminer avant le 14 juillet, 134 personnes ont d’ores et déjà été placées en détention provisoire.
Gérald Darmanin a également fait état de 1 234 gardes à vue pour atteintes aux mineurs depuis le lancement du réexamen des dossiers.
Gérald Darmanin a également fait état de 1 234 gardes à vue pour atteintes aux mineurs depuis le lancement du réexamen des dossiers.
Flavie Flament a participé à la manifestation de lundi soir à Paris. D.R.
Pour le ministre de la Justice, qui écarte les critiques pointant un manque de moyens en insistant sur les « défaillances personnelles », l’affaire Lyhanna marque un avant et un après.
Dans la rue, malgré la chaleur : « 160 000 enfants, que faites-vous ? »
Ce lundi soir, alors que le thermomètre ne redescendait pas, des centaines de personnes se sont rassemblées à Paris, place Vendôme, devant le ministère de la Justice. Comme chaque lundi depuis la mort de Lyhanna, associations, syndicats, parents et enfants ont répondu présent, malgré la canicule.
Les slogans scandés résument l’exigence du moment : « 160 000 enfants, que faites-vous ? », « Loi intégrale maintenant », « Darmanin démission ».
L’animatrice télé, Flavie Flament, elle-même ancienne victime de viol qui a porté plainte contre le chanteur Patrick Bruel était présente, au côté de Romane Bohringer et Bruno Solo.
Les slogans scandés résument l’exigence du moment : « 160 000 enfants, que faites-vous ? », « Loi intégrale maintenant », « Darmanin démission ».
Que comporte la fameuse loi intégrale ?
Cette loi intégrale, réclamée depuis des semaines par une coalition d’associations et syndicats féministes et de protection de l’enfance, dont NousToutes, la Fondation des femmes, Face à l’inceste, est une proposition de texte en 79 articles, déposée fin 2025 et cosignée par une centaine de députés, mais jamais inscrite à l’ordre du jour.
Elle prévoit notamment la prise en charge à 100% par la Sécurité sociale des victimes de violences sexuelles, ainsi que des programmes de prévention obligatoires dans les établissements scolaires.
Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Núñez, a déjà pris les premières sanctions dans le dossier du viol suivi du meurtre de la petite Lyhanna. (Alain JOCARD / AFP).
La mobilisation est loin d’être terminée. Une grande marche citoyenne nationale contre les violences sexuelles est prévue le samedi 4 juillet à Paris et partout en France, portée par cette même coalition qui entend transformer la colère en texte de loi.
Une grande marche citoyenne nationale contre les violences sexuelles est prévue le samedi 4 juillet à Paris et partout en France.
La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a d’ores et déjà appelé le gouvernement à inscrire la proposition de loi intégrale à l’ordre du jour de la session extraordinaire de juillet ou de septembre.
Lyhanna avait 11 ans. Le rapport raconte surtout l’incompréhensible : à chaque étape, quelqu’un aurait pu arrêter Barella. Personne ne l’a fait. La France est en colère.
Yannick Ferruzca (à Paris)
Source: LPOST

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