Opinion. Sauvons le pluralisme de la presse : il est minuit-5.
L’absorption, dans la dernière ligne droite, des quotidiens du groupe IPM, en ce compris toutes les éditions de l’Avenir, par le propriétaire des quotidiens francophones du Soir et de SudPresse, le groupe Rossel, dépasse la simple réorganisation industrielle pour constituer une véritable menace envers la pluralité de la presse francophone. Sous couvert de rationalisation et de survie économique, cette concentration monopolistique met directement en péril la vitalité de notre débat démocratique dans l’espace francophone de la Belgique.
Il est crucial de mesurer concrètement l’ampleur du marché concerné. Chaque jour, 2.054.040 Belges[1] choisissent de s’informer via un titre de presse quotidienne francophone ou germanophone. Le paysage actuel est composé de six grandes marques de presse francophone qui se partagent cette audience massive.
L’enjeu est de taille
Selon les derniers chiffres officiels du Centre d’Information sur les Médias (CIM) publiés en octobre 2025[2] (mesure « Brand » combinant les lecteurs papier et digitaux), le groupe Rossel domine déjà le marché avec Sudinfo (leader incontesté avec 945.910 lecteurs) et Le Soir (solide deuxième avec 804.480 lecteurs). En face, le groupe IPM maintient une concurrence vitale avec L’Avenir (588.000 lecteurs, désormais sur la 3ème marche du podium), suivi par La DH Les Sports+ (570.000 lecteurs) et La Libre (386.060 lecteurs). L’Echo, édité par Mediafin (déjà co-détenu par Rossel et Roularta), touche quant à lui 197.890 lecteurs ciblés.
Ce projet de concentration réunirait donc l’entièreté de ces marques sous une seule et même coupole. Confier la totalité de ces millions de contacts quotidiens au seul et même propriétaire est un acte d’une gravité inédite.
Un séisme démocratique
Ce projet de concentration réunirait donc l’entièreté de ces marques sous une seule et même coupole. Confier la totalité de ces millions de contacts quotidiens au seul et même propriétaire est un acte d’une gravité inédite. La préservation du pluralisme face à un tel monopole de fait n’est pas une question économique, c’est une condition fondamentale au bon fonctionnement de notre démocratie.
Or, ce projet, en bonne voie, conduira à donner au groupe Rossel, déjà lié à Roularta via Mediafin éditeur des quotidiens L’Echo et De Tijd et lié au Groupe DPG Media qui contrôle, avec Rossel, tous les médias de RTL Belgium, le contrôle absolu et sans partage de la quasi-totalité de la presse écrite quotidienne francophone. La nécessité d’assurer la survie économique des entreprises ne peut décemment justifier une consolidation qui priverait les francophones d’une véritable diversité éditoriale.
Et ce qui nous surprend, c’est le silence assourdissant du monde politique belge face à ce séisme.
La richesse des regards croisés
L’accès à des informations traitées sous des angles éditoriaux distincts permet au citoyen de confronter les opinions et de nuancer sa compréhension des événements.
Lors de récentes tensions parlementaires bloquant nos institutions, deux grands quotidiens francophones ont par exemple pu offrir des lectures radicalement opposées, l’un dénonçant l’obstruction de l’opposition tandis que l’autre fustigeait le passage en force de la majorité.
Cette contradiction éditoriale saine et concurrentielle est précisément ce qui permet au lecteur de se forger un jugement critique et libre.
LPost / Philippe BOURGUET
La ministre francophone des Médias, Jacqueline Galant (MR). (Photo Philippe BOURGUET/LPost.be).
Le mirage de l’indépendance
Les mécanismes relatifs à l’hypothétique indépendance des rédactions, qui ne sont que brièvement évoqués dans l’avis de notification du projet, apparaissent largement insuffisants face aux enjeux. Il est en effet humainement et professionnellement illusoire d’imaginer qu’une rédaction du nouveau groupe Rossel puisse critiquer vertement le fonctionnement d’une autre rédaction appartenant au même employeur.
L’émulation journalistique quotidienne, la course acharnée aux « scoops » et le développement de projets éditoriaux originaux se trouveront inévitablement réduits à néant.
Demain, face à une crise de société, le risque est immense de voir une hiérarchisation uniforme des sujets s’imposer à tous, anesthésiant ainsi définitivement le débat public.
L’omerta du récit unique
Le regroupement physique des journalistes au sein de mêmes structures risque de diluer encore davantage la concurrence effective, compte tenu de la loyauté naturelle ou attendue envers un dirigeant unique. Il est d’ailleurs particulièrement révélateur d’observer que, jusqu’à présent, ce projet d’absorption n’a fait l’objet de quasiment aucune prise de position critique ni de véritable débat dans les journaux concernés.
Demain, face à une crise de société, le risque est immense de voir une hiérarchisation uniforme des sujets s’imposer à tous, anesthésiant ainsi définitivement le débat public.
Un marché totalement verrouillé
Cette opération réduira drastiquement la possibilité pour des médias étrangers, qu’ils soient français ou flamands, de s’introduire de manière compétitive sur le marché de la presse francophone belge.
Les coûts d’entrée deviendront tout simplement exorbitants en raison de la fidélité des lecteurs captifs, solidement liés par leurs abonnements aux titres existants. De surcroît, les futures alliances stratégiques seront bloquées par les liens puissants que Rossel entretient déjà avec des acteurs majeurs comme RTL Belgium ou le Tijd.
Le contrôle de l’écosystème
La puissance économique et financière de Rossel s’en trouvera disproportionnée, lui permettant de capter habilement la quasi-totalité des aides publiques destinées à la presse francophone.
Le futur groupe contrôlera par ailleurs près de la moitié de l’agence de presse Belga, possédera l’entièreté de l’organisme de lobby LaPresse.be et dominera sans partage la société CopiePresse chargée de répartir les droits d’auteur. Cette hégémonie totale bouleversera l’ensemble de la chaîne de valeur du secteur médiatique au profit exclusif d’un seul et même acteur privé.
Le futur groupe contrôlera par ailleurs près de la moitié de l’agence de presse Belga, possédera l’entièreté de l’organisme de lobby LaPresse.be et dominera sans partage la société CopiePresse chargée de répartir les droits d’auteur.
Conséquences pour le citoyen
La réduction drastique des choix ne frappera pas uniquement la qualité des contenus rédactionnels, mais touchera également l’ensemble des utilisateurs, depuis les annonceurs publicitaires jusqu’aux lanceurs d’alerte.
Il est fort probable, pour ne pas dire certain, qu’une telle position de monopole entraîne à terme une hausse unilatérale des prix des abonnements et des ventes au numéro. Parallèlement, l’absence cruelle de concurrence risque de provoquer une uniformisation de l’innovation, nivelant les maquettes papier et les formats digitaux.
Il est fort probable, pour ne pas dire certain, qu’une telle position de monopole entraîne à terme une hausse unilatérale des prix des abonnements et des ventes au numéro.
Vous pouvez déjà le constatez au travers de l’information sportive identique dans les médias du groupe Rossel. Quand un joueur de l’équipe des diables rouges ne jouera pas bien, il ne jouera pas bien dans Le Soir, dans la Meuse, dans la Nouvelle Gazette, dans la Voix du Nord, etc… Malheureusement pour lui, il ne jouera pas bien non plus dans La Libre, La DH/Les Sports et dans toutes les éditions de L’Avenir.
Ce sera la même chose pour le reste.
L’avertissement de l’Europe
Heureusement, l’Europe bouge.
Le Media Pluralism Monitor (MPM), outil de référence scientifique et européen, souligne d’ores et déjà que le marché belge présente un risque structurel élevé de 71% concernant la concentration économique, et ce avant l’absorption qui va se réaliser. Ce pourcentage alarmant masque une réalité encore plus critique pour le marché francophone de la presse, qui opère sur un territoire naturellement restreint et ne représente que 25% du lectorat national.
L’article 22 de ce règlement impose une évaluation rigoureuse, objective et préalable de l’impact des concentrations sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale.
C’est précisément pour éviter ces dérives que l’Europe a adopté le Règlement européen sur la liberté des médias (EMFA). L’article 22 de ce règlement impose une évaluation rigoureuse, objective et préalable de l’impact des concentrations sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale, considérant qu’elles ne peuvent être examinées sous le seul prisme du droit de la concurrence.
L’EMFA a également instauré un nouveau comité européen indépendant, le Media Board (Comité européen pour les services de médias), chargé de promouvoir une application efficace et cohérente de ces règles, et qui est compétent pour émettre des avis sur les concentrations menaçant la diversité des lignes éditoriales.
L’impasse belge et le rôle paralysé du CSA
Alors que l’Europe s’arme pour protéger le pluralisme, le Royaume de Belgique s’embourbe dans ses propres complexités institutionnelles. Bien que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) ait été formellement désigné en Fédération Wallonie-Bruxelles pour veiller à la bonne application de certaines dispositions de l’EMFA (dont l’évaluation des concentrations) via un décret du 2 avril 2026, la réalité est tout autre.
En effet, le représentant du CSA n’a concrètement pas encore reçu les compétences et les moyens légaux pour exercer cette mission cruciale, car un accord de coopération doit encore être négocié et conclu entre les différentes Régions du pays.
Le représentant du CSA n’a concrètement pas encore reçu les compétences et les moyens légaux pour exercer cette mission cruciale, car un accord de coopération doit encore être négocié et conclu entre les différentes Régions du pays.
Cette paralysie politique belge tombe au pire moment : faute de mesures d’exécution complètes et de critères d’évaluation préalablement définis pour l’EMFA, l’Autorité belge de la Concurrence (ABC) a le devoir de reporter sa décision sine die pour faire preuve de la plus extrême prudence.
La question de la viabilité
Le cadre réglementaire européen exige formellement d’étudier s’il existe d’autres solutions viables que cette concentration massive pour assurer la pérennité économique des médias concernés.
Il est parfaitement envisageable de monter des projets industriels alternatifs, en voie de construction le cas échéant avec de nouveaux partenaires issus de l’Union européenne. La survie financière des quotidiens édités par IPM pourrait ainsi être durablement garantie sans que l’on doive nécessairement sacrifier la multiplicité indispensable des voix.
Le rôle de la Commission
Les barrières à l’entrée étant considérablement renforcées par cette absorption au détriment de nouveaux acteurs potentiels, l’ABC doit admettre que cette concentration affecte le marché intérieur européen.
L’autorité nationale de la concurrence a dès lors la lourde responsabilité de saisir directement la Commission européenne pour qu’elle puisse donner toute suite utile à ce dossier complexe. Seule une implication ferme des instances européennes et du Media Board permettra d’éviter qu’une seule entité n’exerce une influence délétère sur la formation de l’opinion publique.
L’urgence d’une intervention
À défaut d’être purement et simplement déclaré inadmissible sur le plan légal, ce projet tentaculaire doit au grand minimum faire l’objet d’une enquête approfondie de phase deux. Des remèdes structurels drastiques doivent être exigés, comme l’obligation de revendre, sous la surveillance étroite de l’ABC, une branche d’activité comprenant un titre régional fort comme L’Avenir ou un acteur national comme La Libre ou Le Soir.
À défaut d’être purement et simplement déclaré inadmissible sur le plan légal, ce projet tentaculaire doit au grand minimum faire l’objet d’une enquête approfondie de phase deux.
C’est à ce seul prix que nous pourrons restaurer une concurrence minimale et garantir la diversité intellectuelle de l’information francophone. Force est de constater que l’ABC n’a consulté, en matière de médias que des groupes traditionnels (RTBF, Mediahuis, DPG, Roularta), etc.
Chers Lecteurs, vous l’aurez compris, il est minuit-5 pour sauver votre lecture quotidienne. Et comme un lecteur averti en vaut deux, réagissez !
La rédaction
[1] https://www.ajp.be/2-millions-de-raisons-de-faire-confiance-a-la-presse-quotidienne/
[2] https://nonantecinq.com/blog/quels-sont-les-quotidiens-les-plus-lus-en-belgique-en-2026
Source: LPOST

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