Hélène Mercier, la pianiste française avec un cœur au diapason de son siècle
À l’occasion de la sortie de l’album Lost to the World, enregistré avec le violoniste Daniel Lozakovich, la pianiste Hélène Mercier s’accorde une pause loin des scènes internationales. De sa complicité artistique avec le prodige suédois à ses projets plus inattendus avec Gims, elle livre ici une parole rare et d’une grande franchise. Au fil des confidences, elle se confie sur son engagement contre les violences faites aux femmes, partage un regard aiguisé sur la classe politique actuelle et revient sur les récentes polémiques médiatiques qui ont touché son entourage proche.
Votre album Lost to the World a été enregistré avec le violoniste prodige Daniel Lozakovich. Comment est née cette collaboration ?
Cette collaboration s’est faite très naturellement. Nous avons d’abord joué ensemble lors d’un récital à Bichkek, au Kirghizistan, le pays d’origine de sa mère. Cela s’est magnifiquement bien passé. Nous avons tout de suite eu une entente immédiate, une forme de transmission de pensée. Nous sommes très proches et nous avons des sensibilités extrêmement similaires. Malgré notre différence d’âge, il possède une maturité extraordinaire.
Nous sommes très proches et nous avons des sensibilités extrêmement similaires.
Ce jeune prodige a été découvert par Vladimir Spivakov, c’est bien cela ?
Oui, il a été découvert par Vladimir Spivakov après avoir remporté le Prix Spivakov en 2016. Vladimir m’avait envoyé un lien de ce jeune homme interprétant les Airs bohémiens de Pablo de Sarasate. J’ai eu un véritable coup de foudre pour cet enfant qui jouait déjà comme un vieux sage. Il a une très grande profondeur. Évidemment, sa technique est extraordinaire, mais il possède surtout une immense intelligence, ainsi qu’une compréhension très profonde des œuvres. On dirait qu’il a vécu mille vies.
En écoutant votre travail, j’ai perçu une véritable complicité dans les pièces de Rachmaninov. Comment avez-vous choisi ce répertoire ?
Nous avons voulu construire un programme mêlant œuvres originales, transcriptions et pièces rarement enregistrées. Nous avons notamment adapté un Mahler qui était à l’origine écrit pour voix et piano, ou voix et orchestre. Nous avons conservé la partition vocale en la confiant au violon.
Nous avons également revisité deux œuvres issues du cinéma : La Chanson d’Hélène et Les Feuilles mortes. Nous aimons tous les deux la nostalgie qui se dégage de ces musiques. Daniel et moi sommes des êtres profondément nostalgiques.
Nous avons notamment adapté un Mahler qui était à l’origine écrit pour voix et piano, ou voix et orchestre.
De quoi êtes-vous nostalgique au juste ?
Des époques passées que nous n’avons pas connues, des grands interprètes d’autrefois, du temps des compositeurs que nous jouons, mais aussi de certains moments de notre propre vie.
Daniel en a naturellement vécu moins que moi, mais je crois que ce sentiment est inhérent à beaucoup d’interprètes. Il nourrit leur rapport à la musique.
La musique permet-elle d’accéder à un monde invisible qui confine parfois au divin ?
Oui, elle nous relie à ce qui dépasse la simple logique, aux époques passées, à l’invisible, à l’au-delà peut-être. Beaucoup de compositeurs étaient profondément croyants et ont perçu des choses que nous avons parfois du mal à expliquer rationnellement. Le cerveau humain aspire naturellement à une forme de spiritualité et d’élévation.
Qu’est-ce qui rend une œuvre musicale véritablement vivante ? L’harmonie, la technique, la spiritualité ou l’émotion ?
Avec Daniel, lorsque nous jouons en concert, nous réinventons constamment ce que nous faisons. Nous nous surprenons mutuellement. Ce qui est passionnant, c’est cette capacité à anticiper ce que l’autre va proposer tout en restant fidèles à l’esprit du compositeur. Chaque interprétation devient alors unique. Nous avons enregistré ce disque dans un petit théâtre extraordinaire, le Théâtre Saint-Bonnet.
Avec Daniel, lorsque nous jouons en concert, nous réinventons constamment ce que nous faisons. Nous nous surprenons mutuellement.
Daniel avait choisi cet endroit et j’en suis tombée sous le charme. Nous y avons passé trois jours dans une atmosphère presque familiale. Nous avons conçu ce disque comme un concert et avons joué les œuvres quasiment d’une traite devant un cercle très restreint. Ce sont d’ailleurs ces prises-là qui ont été retenues. Elles conservent toute la magie de l’instant. Cette aventure a été un immense plaisir, porté par une grande sensibilité et une spiritualité que nous partageons tous les deux.
La pianiste française, Hélène Mercier, et le violoniste sudédois, Daniel Lozakovich, lors d’un concert à l’Art Center Incheon à Séoul. D.R.
Concernant votre collaboration avec Gims, votre ouverture d’esprit est assez rare dans le monde classique. Pensez-vous que ce type de projet contribue à démocratiser la musique classique ?
Tout à fait. Gims est un artiste extraordinaire et extrêmement musical. Nous nous sommes retrouvés dans une immense salle devant 45 000 personnes. C’est un autre rapport au son, mais on y retrouve la même énergie collective que dans un concert classique. La différence, c’est que le public classique écoute dans un silence presque religieux, tandis que le public de Gims participe, chante et réagit constamment. C’est une autre forme de liberté.
S’agit-il d’une autre forme de communion avec le public ?
Exactement. C’est une communion différente, mais tout aussi forte.
Vous vous êtes également rendus en République démocratique du Congo. Quel souvenir gardez-vous de ce voyage ?
Nous n’y avons pas joué. Nous nous y sommes rendus afin de réfléchir à la manière dont la RDC pourrait davantage rayonner à l’international. C’est un pays qui souffre de nombreux préjugés alors qu’il possède des richesses humaines et culturelles immenses. L’Afrique reste un très grand continent trop méconnu.
Comment pourrait-on, selon vous, améliorer l’image du continent africain ?
Sur le plan politique, cela me dépasse. Les difficultés que traversent certains pays africains sont extrêmement complexes. Je le regrette profondément.
Justement, Gims fait actuellement l’objet d’une mise en examen. Que pensez-vous de cette situation ?
J’ai une immense admiration pour l’artiste. C’est quelqu’un qui consacre pratiquement toute sa vie à la musique, aux concerts, à la composition et au studio. J’ai confiance dans le fait que la justice fera son travail et permettra d’établir la vérité.
Dans un entretien accordé à Libération, vous disiez avoir été déçue par Emmanuel Macron, notamment concernant les promesses faites à la culture. Comment expliquez-vous cette désillusion ?
Je crois qu’il a fait ce qu’il a pu. C’est le seul président que j’ai rencontré qui soit aussi cultivé et sincèrement intéressé par la culture. C’est un grand mélomane et un homme qui connaît la littérature. Malheureusement, il a dû faire face à des circonstances exceptionnelles : le Covid, les crises internationales, les guerres.
Emmanuel Macron est le seul président que j’ai rencontré qui soit aussi cultivé et sincèrement intéressé par la culture. C’est un grand mélomane et un homme qui connaît la littérature.
La culture est souvent la première victime de ce type de situation. Cela étant dit, il a réellement soutenu le secteur culturel pendant la pandémie, davantage que beaucoup d’autres dirigeants dans le monde. Est-ce suffisant ? Non. Mais je suis aujourd’hui déçue par l’ensemble de la classe politique, pas seulement par lui.
La politique a-t-elle encore le pouvoir de changer le monde selon vous ?
J’ai le sentiment que les responsables politiques disposent de moins en moins de marges de manœuvre. L’Occident traverse une période difficile. À l’inverse, certains pays asiatiques affichent une énergie remarquable. Ils ont su trouver un équilibre entre tradition et modernité. Cela ne signifie pas qu’ils soient parfaits, mais il existe chez eux une dynamique que l’on perçoit moins en Europe ou en Amérique du Nord.
J’ai le sentiment que les responsables politiques disposent de moins en moins de marges de manœuvre. L’Occident traverse une période difficile.
Pour ma part, je suis canadienne. Ce n’est peut-être pas le pays le plus dynamique du monde, mais je pense que nous pouvons être fiers de nos institutions et de nos dirigeants. Concernant Emmanuel Macron, malgré les critiques que l’on peut lui adresser, je continue à penser que c’est quelqu’un de profondément attaché à la culture et à l’intérêt général.
La pianiste française, Hélène Mercier, et le violoniste sudédois, Daniel Lozakovich, lors d’un concert à l’Art Center Incheon à Séoul. D.R.
Brigitte Macron a été la professeure de vos enfants au lycée Franklin. Quels souvenirs gardent-ils d’elle ?
D’excellents souvenirs, comme beaucoup de ses anciens élèves. Elle enseignait le français et le latin. C’est une femme extrêmement vivante, chaleureuse, drôle, cultivée et exigeante. Ce qui m’a toujours frappée, c’est l’attention qu’elle portait à ses élèves. Elle connaissait leurs projets, leurs préoccupations et même parfois leurs difficultés personnelles, tout en restant d’une discrétion absolue.
Brigitte Macron est une femme extrêmement vivante, chaleureuse, drôle, cultivée et exigeante. Ce qui m’a toujours frappée, c’est l’attention qu’elle portait à ses élèves. Elle connaissait leurs projets, leurs préoccupations et même parfois leurs difficultés personnelles.
C’est d’ailleurs elle qui m’a appris que mon fils Jean souffrait du mal du pays les premiers temps à son arrivée, lorsqu’il est parti étudier à l’Imperial College à Londres à 17 ans. Il s’était confié à elle avant de m’en parler. J’en avais été un peu vexée, mais cela montre le lien de confiance exceptionnel qu’elle savait créer avec ses élèves. Elle est très aimée, malgré tout ce qu’elle traverse aujourd’hui. Je crois même qu’elle est souvent plus populaire que son mari.
C’est aussi le lot de tout chef d’Etat : le pouvoir expose davantage aux critiques.
Exactement.
Vous avez une réelle liberté de parole. Je me demandais : quand on est la femme de l’un des hommes les plus puissants au monde, comment fait-on pour rester libre ?
Je pense qu’on ne pourrait pas tenir ce discours à Madame Macron, parce qu’elle est Première dame. Moi, je n’ai aucun statut politique ou officiel. Je ne représente pas LVMH, je ne suis pas le porte-parole du groupe, ni de mon mari. J’ai donc cette totale liberté.
La dernière fois que je me suis exprimée dans des médias qui n’étaient pas purement musicaux, c’était en 2009 pour la sortie de mon livre. Sinon, je parle principalement aux médias musicaux. Cette fois-ci, c’était différent, la promotion a duré deux mois. Cela a été un véritable raz-de-marée.
La présence de Brigitte Macron en coulisses lors du spectacle d’Ary Abittan a suscité de vives critiques après la révélation de cet épisode dans la presse. Quel est votre regard sur cette polémique ?
C’est une situation qui m’a beaucoup contrariée, et je sais qu’elle-même a été profondément dégoûtée par la manière dont cette affaire a été sortie dans les médias depuis les coulisses par Xavier Niel, transformant un moment privé en polémique. Je trouve regrettable que certaines personnes utilisent leur pouvoir médiatique de cette façon. Pour ce qui est du fond, Ary Abittan est un ami de Brigitte Macron et je ne m’immisce pas dans le choix de ses amitiés. Son spectacle précédent avait été interrompu par des perturbations dans la salle, et elle considère qu’un artiste doit conserver le droit de s’exprimer sur scène.
C’est une situation qui m’a beaucoup contrariée, et je sais qu’elle-même a été profondément dégoûtée par la manière dont cette affaire a été sortie dans les médias depuis les coulisses par Xavier Niel.
Pour elle, c’est une décision de justice qui compte avant tout. Elle a simplement voulu soutenir un ami et défendre la liberté de l’artiste. Elle est d’ailleurs connue pour ne jamais lâcher ses proches. Par ailleurs, sans le revendiquer Brigitte Macron est une très grande féministe. Elle est organiquement féministe.
Hélène Mercier a une affection particulière pour le couple présidentiel français, Emmanuel et Brigitte Macron qui pose ici lors de la rencontre du G7 à Evian. (Ludovic MARIN / AFP).
Vous aviez déclaré qu’en cas de second tour des présidentielles entre Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella, vous voteriez pour Jean-Luc Mélenchon. Vous le pensez toujours ?
(Rires.) Cette phrase était sortie de son contexte. J’ai dit cela lors d’un dîner de famille sur le ton de l’humour. Je n’admets pas d’entendre que le RN a toutes les chances d’y arriver, je n’arrive pas à y croire. Néanmoins, c’est la démocratie et on doit la respecter.
Mélenchon, je trouve que c’est un orateur hors pair, extrêmement cultivé. Maintenant, je dois vous avouer que je ne suis pas de très près les programmes des partis, parce qu’ils ne tiennent pas généralement leurs promesses.
Comment réagissez-vous à sa volonté affichée de taxer lourdement les ultra-riches ?
Vous savez, on dit souvent que les hommes politiques font campagne en vers et gouvernent ensuite en prose. Il faut en prendre et en laisser. Ces temps-ci, il a tout de même dit quelques énormités. Il a fait un racolage un peu limite en visant de manière artificielle un électorat.
Il parle plus de la Palestine que de la France, c’est là où je ne le trouve pas sincère. Mais je discutais avec Rachida Dati récemment, et elle m’a confié qu’elle n’aimerait pas débattre avec Mélenchon parce qu’il a un talent redoutable.
Face à la persistance du sexisme, on constate pourtant que la parole des femmes progresse et est de moins en moins mise en doute. Comment percevez-vous cette évolution ?
On voit bien qu’il y a un changement majeur aujourd’hui : la parole des femmes est enfin entendue, prise au sérieux, et c’est un immense progrès sociétal. C’est une excellente chose que les femmes puissent désormais s’exprimer librement et que ces sujets avancent concrètement. C’est pourquoi je pense qu’il est primordial de s’engager pour le droit des femmes. Je vous conseille d’ailleurs de le faire.
Je milite activement au sein de l’association « Violences et Droits des femmes ». Êtes-vous engagée ?
Pour moi, cet engagement est devenu une nécessité absolue, car il y a des femmes qui vivent sous l’emprise de pervers narcissiques. C’est une épreuve terrible. Nous avons quelqu’un dans notre famille qui est un pervers narcissique et nous savons à quel point les mécanismes d’emprise peuvent être destructeurs. Le danger du pervers narcissique n’a pas de limite. Ils soumettent par la peur. Les pervers narcissiques s’entourent souvent de femmes brillantes et intelligentes, sachant parfaitement choisir leur cible.
Nous avons quelqu’un dans notre famille qui est un pervers narcissique et nous savons à quel point les mécanismes d’emprise peuvent être destructeurs.
Mais concernant le droit des femmes, je pense qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, notamment concernant les violences faites aux femmes. Je jouerai début juillet à Paris aux côtés de Daniel Lozakovich à l’occasion des dix ans de la Fondation des femmes.
Entretien : Léonore Queffelec (à Paris)
Source: LPOST

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