Ukraine : la guerre sans soldats a commencé
Il faut se méfier des mots spectaculaires en temps de guerre. « Révolution », « rupture », « nouvelle ère », autant d’expressions galvaudées qui finissent par ne plus rien dire. Et pourtant, il arrive que les faits imposent leur évidence.
Il y a une quinzaine de jours, sur le front est ukrainien, une position russe a été prise, des soldats russes tués. Sans qu’un seul soldat ukrainien ne soit engagé en première ligne. Aucun corps n’a avancé sous le feu. L’action a été conduite par la seule coordination de drones et de robots terrestres, les opérateurs restant à l’arrière, hors de portée. Et pourtant, la position a cédé.
Ce moment mérite d’être regardé avec sérieux, parce qu’il marque un déplacement fondamental. Depuis des siècles, tenir ou conquérir un terrain supposait la présence humaine. La guerre terrestre reposait sur cette constante : il fallait des hommes pour avancer, pour tenir, pour mourir s’il le fallait. Cette évidence est en train de s’effacer.
Le soldat (…) change de fonction. Il devient opérateur, superviseur, décideur à distance.
Le front ukrainien n’est pas seulement un théâtre d’opérations, c’est un laboratoire sous contrainte. La densité de capteurs, la prolifération des drones, la rapidité des frappes ont transformé l’espace de combat en un environnement où l’exposition humaine devient immédiatement dangereuse. Ce qui autrefois relevait du risque fait désormais figure de condamnation.
Dans un tel contexte, le soldat n’est plus seulement un acteur du combat. Il en devient la cible la plus vulnérable. La réponse ukrainienne n’est ni théorique ni idéologique ; elle est pragmatique. Elle consiste à retirer l’homme de la zone où il meurt pour le remplacer par des machines là où elles peuvent encaisser.
Les drones observent, frappent, corrigent. Les robots terrestres avancent, transportent, posent des charges, ravitaillent, parfois récupèrent des blessés. L’homme, lui, recule de quelques kilomètres et pilote. Il ne disparaît pas du champ de bataille, mais il en sort physiquement.
Ce déplacement n’est pas anodin. Il transforme la nature même de l’engagement. La guerre cesse progressivement d’être un face-à-face pour devenir une interaction à distance, médiée par des systèmes. Elle perd une part de sa matérialité immédiate pour gagner en abstraction.
Dans le même temps, un autre phénomène, plus discret mais tout aussi décisif, est à l’œuvre : l’industrialisation. Kiev a annoncé la production de 25 000 robots terrestres en quelques mois.
Qu’on y croie ou non, l’intention révèle la logique : là où l’homme est rare et précieux, la machine peut être produite, remplacée, sacrifiée. Le rapport au matériel change. On ne cherche plus à préserver à tout prix des systèmes coûteux et rares. On accepte de les perdre, à condition de pouvoir les remplacer rapidement. La guerre redevient une affaire de flux, de cadence, de volume. Mais cette fois, elle s’appuie sur des technologies légères, adaptables, évolutives.
La guerre ne se déshumanise pas totalement, mais elle se désincarne.
Ce glissement a une conséquence directe sur la manière de combattre. La manœuvre classique, fondée sur la surprise et la vitesse, s’efface peu à peu derrière une logique d’accumulation et de saturation. Il ne s’agit plus de percer en un point décisif, mais d’exercer une pression constante, diffuse, jusqu’à ce que la position adverse cède.
Le champ de bataille, dans ce cadre, devient étrangement transparent. Il est observé en permanence, scruté, analysé. Les mouvements sont repérés, les concentrations détectées. La marge de manœuvre se réduit. Ce que l’on redécouvre, sous une forme nouvelle, c’est une guerre de position où chaque mètre est contesté, mais dans un environnement où la létalité est instantanée.
Ce retour apparent à des formes anciennes ne doit pas tromper. Ce n’est pas un retour en arrière. C’est une hybridation. La tranchée coexiste avec le drone, la fixité avec la surveillance permanente. Et dans cet espace saturé, la machine devient l’outil privilégié de l’action.
Faut-il en conclure que le soldat disparaît ? Non. Mais il change de fonction. Il devient opérateur, superviseur, décideur à distance. Il n’est plus nécessairement celui qui avance, mais celui qui coordonne. Et la désincarnation a ses limites qu’il serait imprudent d’ignorer. Tenir un territoire, l’administrer, négocier sa reddition : tout cela reste humain. Le robot prend la position.
Le basculement n’est pas encore total (…) mais il est engagé.
L’homme décide quoi en faire. La guerre ne se déshumanise pas totalement, mais elle se désincarne. C’est peut-être là que réside la transformation la plus profonde. Non pas dans la technologie elle-même, mais dans la manière dont elle modifie le rapport entre l’homme et la violence.
Combattre sans être exposé, frapper sans voir directement, tenir sans présence physique : autant de mutations qui, mises bout à bout, redéfinissent l’expérience même de la guerre. Reste une question, moins commentée mais essentielle : qui est prêt pour ce modèle ?
Le système qui émerge en Ukraine repose sur une capacité d’adaptation rapide, une production souple, une innovation continue. Il favorise ceux qui savent expérimenter, ajuster, produire en série sans rigidité excessive.
À l’inverse, les structures lourdes, les cycles d’acquisition longs, les logiques industrielles figées apparaissent de plus en plus décalées. Le risque n’est pas seulement technologique. Il est doctrinal. Continuer à penser la guerre avec les catégories du passé, c’est courir le risque de ne pas comprendre celle qui est déjà là.
Ce qui se joue aujourd’hui en Ukraine ne se résume pas à une série d’innovations tactiques. C’est l’émergence d’un nouveau régime de guerre, dans lequel la présence humaine directe cesse d’être la condition première de l’action. Le basculement n’est pas encore total. Il est imparfait, contraint, parfois fragile. Mais il est engagé.
Et comme souvent dans l’histoire militaire, ce ne sont pas les débuts qui comptent le plus, mais la trajectoire qu’ils révèlent. Une fois qu’une possibilité est démontrée, elle cesse d’être une exception pour devenir, tôt ou tard, une norme. La guerre sans soldats n’est plus une hypothèse théorique. Elle a commencé.
Et ceux qui refusent de la voir risquent de la subir.
Aldo MUNGO
Armées & Défense
https://www.facebook.com/armeeetdefense
https://aldomungo.substack.com/
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Source: LPOST
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