Dix ans après le Brexit, Al Carns plaide pour un rapprochement avec l’Europe et n’exclut pas de briguer la présidence du Labour
Au lendemain de la démission de Keir Starmer et du retour d’Andy Burnham à Westminster, l’ancien ministre britannique des Forces armées Al Carns a présenté devant la Foreign Press Association (FPA) une vision d’un Royaume-Uni plus proche de l’Europe. Dix ans après le référendum du Brexit, l’ancien colonel des Royal Marines refuse d’exclure une candidature à la direction du Labour, mais veut d’abord connaître le projet du favori.
LONDRES — Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, le Brexit continue de hanter la politique britannique. Le Royaume-Uni avait choisi de quitter l’Union européenne par 52% de votes favorables contre 48% de votes négatifs, avec la promesse de « reprendre le contrôle ».
Une décennie plus tard, l’opinion publique a profondément évolué : plusieurs enquêtes montrent désormais qu’une majorité de Britanniques considère que quitter l’Union européenne était une erreur. Les jeunes générations sont particulièrement favorables à un rapprochement avec Bruxelles, symbole d’un pays où la question européenne reste loin d’être refermée.
Construire une relation plus étroite avec l’Europe
C’est dans ce contexte symbolique qu’Al Carns, ancien ministre britannique des Forces armées, s’est présenté devant les correspondants étrangers réunis par la Foreign Press Association à Londres. Son message à l’Europe était clair : il ne promet pas un retour immédiat dans l’Union européenne, mais il estime que le Royaume-Uni doit reconstruire une relation beaucoup plus étroite avec ses voisins.
La réalité est que nous n’aurons jamais l’accord que nous avions auparavant, mais nous devons accepter que nous avons besoin d’une relation plus étroite avec l’Europe.
« La réalité est que nous n’aurons jamais l’accord que nous avions auparavant, mais nous devons accepter que nous avons besoin d’une relation plus étroite avec l’Europe », a-t-il déclaré.
Pour l’ancien colonel des Royal Marines, la guerre en Ukraine a changé les termes du débat. Le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne, mais il n’a pas quitté l’Europe. « Il n’y a pas de sécurité européenne sans le Royaume-Uni », a-t-il insisté.
Londres reste une puissance nucléaire, un pilier de l’OTAN, un acteur majeur du renseignement occidental et l’un des principaux soutiens militaires de Kyiv. « Nous protégeons un flanc géographique critique de l’Europe », a rappelé Carns, estimant que les Européens et les Britanniques devront travailler beaucoup plus étroitement face aux nouvelles menaces.
Entre Trump et l’Europe : une nouvelle équation stratégique
Carns a également été interrogé sur l’avenir de la relation avec les Etats-Unis et Donald Trump. Sa réponse illustre l’équilibre qu’il souhaite défendre : conserver la relation spéciale avec Washington, mais accepter que l’Europe doit davantage prendre en charge sa propre sécurité.« Je suis d’accord avec une partie de son analyse : l’Europe a profité trop longtemps de la sécurité américaine », a déclaré Carns à propos de Trump.
Je suis d’accord avec une partie de son analyse : l’Europe a profité trop longtemps de la sécurité américaine.
Pour l’ancien ministre, la guerre en Ukraine démontre que le continent doit investir davantage dans sa défense. « La Russie est principalement un problème européen », a-t-il ajouté.
Mais cette hausse des dépenses militaires ne doit pas simplement consister à acheter plus d’équipements traditionnels. Carns estime que les leçons de l’Ukraine sont claires : les drones, l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les données et la cyberdéfense vont transformer la guerre moderne.
L’ancien ministre britannique de la Défense dit partager une partie de l’analyse de Trump sur l’Europe. (Mandel NGAN / AFP).
Une intervention au lendemain de la chute de Starmer
Le calendrier politique rendait cette prise de parole particulièrement importante. La veille, Keir Starmer a annoncé sa démission, ouvrant une bataille pour la direction du Labour et pour le 10 Downing Street. Au même moment, Andy Burnham venait de faire son retour au Parlement comme député de Makerfield, près de Wigan, après plusieurs années passées comme maire du Grand Manchester.
La politique avance extrêmement vite. Un jour vous fixez l’agenda national, le lendemain l’histoire est déjà passée à autre chose.
« Je soupçonne qu’un certain nombre d’entre vous sont ici parce que le Premier ministre a démissionné, qu’une course à la direction a commencé et qu’un ancien ministre est assis devant vous », a-t-il reconnu. Avant de parler de son avenir personnel, il a rendu hommage à Starmer. « La politique avance extrêmement vite. Un jour vous fixez l’agenda national, le lendemain l’histoire est déjà passée à autre chose ».
Malgré les désaccords qui l’ont conduit à quitter le gouvernement, Carns a salué le sérieux de Starmer face aux crises internationales et nationales. Mais selon lui, le Labour doit désormais faire plus que changer de dirigeant : il doit retrouver une vision.
Qui est Al Carns ?
Pour un lectorat belge, Al Carns reste beaucoup moins connu qu’Andy Burnham. Son parcours est pourtant atypique à Westminster.
Avant son entrée en politique, Carns a passé plus de vingt ans dans les Royal Marines, l’une des forces d’élite britanniques. Colonel, vétéran notamment de l’Afghanistan, il a ensuite été élu député travailliste de Birmingham Selly Oak avant de devenir ministre des Forces armées dans le gouvernement Starmer.
Sa démission l’a placé au centre du débat politique. Il affirme avoir quitté ses fonctions parce que le Royaume-Uni n’adaptait pas assez rapidement son appareil d’Etat et sa défense à un monde devenu plus dangereux. « Le gouvernement est devenu trop lent. Le monde devient plus rapide. Pendant que nous débattons, d’autres agissent. Pendant que nous révisons, d’autres construisent », a-t-il averti.
Favori pour le poste de Premier ministre britannique, Andy Burnham, nouveau député travailliste de Makerfield, arrive avec son épouse Marie-France van Heel pour s’adresser à ses sympathisants et aux médias, le lendemain de sa victoire à l’élection partielle, au stade d’Ashton Town FC, à Ashton-in-Makerfield, dans le nord-ouest de l’Angleterre, le 19 juin 2026. (Oli SCARFF / AFP).
Défense, NHS et économie : la « sécurité » selon Carns
Pour Carns, la sécurité nationale ne se limite plus aux « bombes, navires et balles ». Elle comprend aussi la santé, l’énergie, l’emploi et la cohésion sociale. L’ancien militaire estime que la guerre en Ukraine a montré une révolution dans la manière de combattre. « Un drone coûtant quelques milliers de livres peut aujourd’hui détruire un système militaire valant des millions », a-t-il expliqué.
Pourquoi le Royaume-Uni ne devrait-il pas chercher à devenir le pays le plus sain d’Europe d’ici 2035 ?
Mais il refuse d’être seulement le candidat de la défense. Concernant le NHS, le système public de santé britannique, il veut fixer des objectifs plus ambitieux. « Pourquoi le Royaume-Uni ne devrait-il pas chercher à devenir le pays le plus sain d’Europe d’ici 2035 ? Pourquoi ne devrions-nous pas améliorer radicalement les taux de survie au cancer ? ».
Pour Carns, une population en meilleure santé signifie davantage de productivité et une économie plus forte. Il évoque un objectif : ajouter environ 500 milliards de livres à l’économie britannique d’ici 2035.
Il rappelle également les coûts considérables liés aux problèmes structurels : environ 300 milliards de livres pour la santé mentale et près de 125 milliards liés aux jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Même une amélioration de 10%, affirme-t-il, pourrait changer profondément la trajectoire du pays.
Protection sociale, énergie et Irlande du Nord
Carns affirme également que le prochain dirigeant devra accepter des décisions difficiles, notamment sur la protection sociale. « Nous devons nous assurer que les personnes qui ont le plus besoin d’aide la reçoivent. Et ceux qui ont besoin d’un coup de main plutôt que d’une aide permanente, nous devons les aider à retourner vers le travail », a-t-il expliqué.
Nous devons nous assurer que les personnes qui ont le plus besoin d’aide la reçoivent.
Il veut aussi préparer le Royaume-Uni à l’impact de l’intelligence artificielle, renforcer les formations techniques et réduire le coût de l’énergie pour les ménages et les entreprises.
L’Irlande du Nord fut une autre raison de sa rupture avec le gouvernement. Carns défend une approche inspirée des commissions de vérité et réconciliation. « L’Afrique du Sud avait une seule commission vérité et réconciliation. Nous devrions avoir la même chose », a-t-il déclaré.
Le Premier ministre britannique Keir Starmer pose avec son épouse Victoria devant le 10 Downing Street après avoir annoncé sa démission le matin du 22 juin 2026 à Londres. (Henry NICHOLLS / AFP).
Carns pourrait-il freiner le favori, Andy Burnham ?
La grande question politique reste désormais Andy Burnham. Ancien ministre sous Tony Blair et Gordon Brown, maire du Grand Manchester depuis 2017 et désormais député de Makerfield, il apparaît comme le favori naturel pour succéder à Keir Starmer comme Premier ministre.
Pour entrer officiellement dans la compétition, un candidat doit obtenir le soutien d’au moins 20% des députés travaillistes (PLP), soit environ 80 parrainages.
Son retour à Westminster a renforcé l’idée d’un possible « couronnement ». Mais une course à la direction du Labour commence d’abord dans les couloirs du Parlement. Pour entrer officiellement dans la compétition, un candidat doit obtenir le soutien d’au moins 20% des députés travaillistes (PLP), soit environ 80 parrainages compte tenu de la taille actuelle du groupe parlementaire.
C’est le principal défi de Carns : transformer son profil d’ancien militaire respecté en véritable force politique. Lorsqu’un journaliste lui a demandé s’il excluait une candidature, sa réponse fut directe : « Non ».
Pas encore de candidature
Mais Carns refuse pour l’instant de se présenter comme l’adversaire de Burnham. Il veut d’abord entendre son programme. « Une décision dépend souvent de plusieurs facteurs. Je dois voir cette vision, cette plateforme politique, et voir si je peux y adhérer. Ensuite, nous verrons où nous allons », a-t-il expliqué.
Interrogé sur ses soutiens parmi les députés travaillistes, il a répondu : « Ce n’est pas à moi de dire si j’ai les chiffres. C’est au PLP dans son ensemble ».
Une décision dépend souvent de plusieurs facteurs. Je dois voir cette vision, cette plateforme politique, et voir si je peux y adhérer. Ensuite, nous verrons où nous allons.
Pour l’instant, Burnham conserve l’avantage : la notoriété, l’expérience et un réseau politique construit depuis deux décennies. Mais Carns pourrait devenir la voix de ceux qui refusent une succession décidée d’avance.
Dix ans après le Brexit, le Royaume-Uni cherche encore son rôle entre l’Europe et les Etats-Unis. Pour Al Carns, la réponse passe par une coopération renforcée avec Bruxelles, une défense modernisée et un État capable d’agir plus vite. Andy Burnham reste le favori. Mais devant la presse étrangère, l’ancien commando a lancé un message : le Labour ne doit pas seulement choisir un nouveau chef. Il doit décider quel pays il veut devenir.
Alexander Seale (à Londres)
Source: LPOST

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