Opinion. Madagascar : quand la justice devient un outil de répression politique


Opinion. Madagascar : quand la justice devient un outil de répression politique
Poursuites contre des juges constitutionnels, dossiers pour « sûreté de l’Etat », cascade de mises en examen pour corruption : la machine judiciaire malgache s’impose au centre de la stratégie du régime de transition.
À Antananarivo, la procédure ouverte contre quatre juges de la Haute Cour constitutionnelle (HCC) marque un tournant. Le parquet a demandé, puis obtenu, l’autorisation de poursuivre quatre hauts conseillers constitutionnels pour « complot en vue de déstabilisation », au motif qu’ils avaient jugé recevable une requête en destitution du président de la Refondation.
Accusation d’abus de pouvoir
La ministre de la Justice, Fanirisoa Ernaivo, qui revenait tout juste d’une visite officielle en Russie, les accuse d’« abus de pouvoir » et de violation des règles de saisine. En pratique, c’est la plus haute juridiction du pays qui se retrouve menacée de poursuites pénales pour avoir accepté d’examiner un contrôle de l’exécutif. Notons que s’il devait y avoir un débat sur la procédure de saisine, celle ayant aboutie, en octobre 2025, à la destitution du président Andry Rajoelina, n’était pas plus recevable.
Quelques jours auparavant, William Noelson et Georges Merlin Rasolo Randrasana, ont dénoncé publiquement leur « remplacement arbitraire »,
L’affaire intervient dans un climat déjà tendu au sein de la HCC. Quelques jours auparavant, deux juges, William Noelson et Georges Merlin Rasolo Randrasana, ont dénoncé publiquement leur « remplacement arbitraire », estimant que leur mandat avait été écourté sans base légale, au profit de nouveaux membres installés à la hâte.
Fin 2025, une première controverse avait déjà éclaté autour de la « démission » supposée de plusieurs hauts conseillers, qui affirmaient n’avoir jamais remis de lettre de démission avant d’être remplacés. Pour une Cour chargée de la régularité des élections et du contrôle de constitutionnalité, cette succession de remaniements forcés suivis de poursuites pénales dessine une mise sous tutelle progressive et constitue une inquiétante atteinte à l’Etat de droit.
« Sûreté de l’Etat » : une infraction fourre‑tout
L’affaire des quatre juges n’est que la dernière en date d’une série de dossiers instruits sous l’angle de la « sûreté de l’Etat » ou de la « déstabilisation ». Les figures de la Génération Z ont été parmi les premières visées.
Nous observons l’usage de plus en plus fréquent du chef d’accusation d’atteinte à la sûreté de l’Etat.
En avril, plusieurs militants du collectif ont été interpellés ou convoqués après des manifestations explicitement critiques de la junte. Vu comme une tentative d’intimidation du pouvoir, ces arrestations ont été dénoncées par des dizaines d’associations malgaches, qui ont explicitement constatées : « un recul important des engagements pris en faveur des droits civils et politiques. Nous observons l’usage de plus en plus fréquent du chef d’accusation d’atteinte à la sûreté de l’Etat ».
Vue générale des dégâts dans une rue de Toamasina le 15 février 2026 après le passage du cyclone tropical Gezani. Les inondations et les vents violents ont porté le bilan des victimes du cyclone Gezani à Madagascar à 59 morts. (RIJASOLO / AFP).
Inquiétude d’Amnesty International
Amnesty International a aussi manifesté son inquiétude et a dénoncé les autorités malgaches qui « recourent à des accusations délibérément vagues de complot criminel, menaces à la sécurité nationale ou déstabilisation de l’État en vue de réduire au silence les militant·e·s de la Génération Z et les membres de la société civile ». Depuis ces évènements, les pages affiliées à la Gen Z ont connu un regain d’activité – parfois très grinçante– qui cible désormais le régime de transition. La bascule observée en quelques semaines est nette.
Le colonel Patrick Rakotomamonjy officier avait publiquement critiqué des dérives internes au régime de transition dont des faits de corruption.
À l’intérieur de l’appareil sécuritaire, le colonel Patrick Rakotomamonjy est devenu un cas emblématique. Cet officier avait publiquement critiqué des dérives internes au régime de transition dont des faits de corruption. Il a été arrêté à la mi-avril, accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat, aux côtés de treize autres conjurés, contre le président Michaël Randrianirina.
Plus déconcertant, la Garde des Sceaux, Fanirisoa Ernaivo, le 12 avril avait reliée l’arrestation des militants de la Gen Z… à des liens supposés avec le Colonel Patrick. Une accusation lourde de conséquence, surtout dans un climat de contestation.
Pression sur l’opposition
De son côté, l’ancien ministre de l’Education Paul Rabary et leader du parti « Antoko ny Fireneko », a été poursuivi pour « tentative de coup d’Etat » après des propos jugés subversifs.
Dans cette optique, il a été placé en détention préventive au milieu du mois de mai. Il est soupçonné d’avoir « planifié et préparé des actions de perturbations de l’ordre public afin d’aboutir à l’assassinat de hauts responsables de l’Etat et à des affrontements meurtriers entre Malgache », selon le Tribunal d’Antananarivo. Il avait, à plusieurs reprises, émis des critiques sur la transition, évoquant « confusion et désillusion ».
Nous n’envisageons pas d’intégrer le gouvernement durant cette transition.
En mars, il avait déclaré que : « nous n’envisageons pas d’intégrer le gouvernement durant cette transition ». Dans son cas, la frontière entre expression politique et incrimination pénale apparaît particulièrement floue.
L’anticorruption, autre bras armé de la transition
Parallèlement, la lutte contre la corruption s’est imposée comme l’autre pilier de l’agenda judiciaire du gouvernement de la Refondation. Officiellement, la ministre Fanirisoa Ernaivo agit pour punir les dérives passées.
Concrètement, la plupart des dossiers ouverts visent des responsables politiques clairement identifiés comme issus du camp de l’ancien président Andry Rajoelina. Celui-ci, qui dispose encore de soutiens dans l’opinions publique, est vue par la junte comme sa principale menace. Il n’en demeure pas moins qu’un tel fléchage de profils est étonnant dans un pays où la corruption est un fléau endémique qui transcende toutes les formations politiques.
La plupart des dossiers ouverts visent des responsables politiques clairement identifiés comme issus du camp de l’ancien président Andry Rajoelina.
Récemment, le député Naivo Raholdina, figure connue de la majorité précédente, a ainsi été placé en détention préventive dans le cadre de dossiers de litiges fonciers. L’ancien ministre de l’Education pendant 5 ans sous Andry Rajoelina), Marie Michelle Sahondrarimalala, a, de son côté, été mise en examen pour détournement présumé de fonds publics et manquements graves dans la gestion de son département, avant d’être incarcérée. Des procédures sont aussi annoncées contre d’anciens directeurs d’entreprises publiques, des gouverneurs et des hauts fonctionnaires.
L’ancien président malgache, Andry Nirina Rajoelina, à la tribune de l’ONU le 24 septembre 2026. (Leonardo MUNOZ / AFP).
Des figures de l’ancien régime dans le viseur
On pourrait multiplier les exemples. Selon le média français Le Monde « une vingtaine de figures de l’ancien régime sont dans le viseur de la justice, principalement pour des crimes financiers ou des actes supposés hostiles à la junte ». Même échos dans la presse continentale, où, dès le mois de janvier, Financial Afrik pointait « un durcissement du climat politique (…) » et la mise en place d’un « révolution de palais à rebours d’une transition pacifique ».
Les arrestations se multiplient depuis le début de l’année 2026.
Les arrestations se multiplient ainsi depuis le début de l’année 2026. L’ancien ministre Augustin Andriamananoro, proche d’Andry Rajoelina, a vu son domicile perquisitionné après la levée de son immunité parlementaire, tandis que Vy Vato Rakotovao, ex‑allié du chef de l’Etat déchu, a été placé en garde à vue pour « déstabilisation » et « atteinte à la sûreté de l’Etat ».
Dans le même temps, Rinah Rakotomanga, figure de l’opposition, a été transférée à la prison de Manjakandriana. Le 3 mars, le général Richard Ravalomanana, ancien président du Sénat, et Valéry Ramonjavelo, ex‑ministre des Transports et de la Météorologie, ont été officiellement mis en cause pour des faits présumés de corruption.
L’église sort du bois
Dans ce contexte, l’inquiétude gagne du terrain sur la Grande Île. La Conférence épiscopale catholique a explicitement dénoncé le 15 mai, « l’arrestation de ceux qui ne partagent pas les opinions du pouvoir » et mis en garde contre « la répétition des dérives du passé ».
Quand des militants, des officiers, des anciens ministres et désormais des juges constitutionnels se retrouvent dans le viseur pour les mêmes incriminations, la crainte se cristallise : celle de voir la transition s’installer dans une logique où le juge, au lieu de protéger le citoyen des abus de l’Etat, protège d’abord l’Etat de toute contestation.
Paul Villerac
Economiste français
Source: LPOST

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