L’OTAN, l’UE et la fin du parapluie américain : le diagnostic sans appel du politologue Glyn Morgan
L’Union européenne est-elle un projet d’indépendance réussi ou simplement le protectorat vieillissant d’une puissance devenue hostile ? C’est la question provocatrice posée par le politologue Glyn Morgan, directeur du Centre d’études européennes de l’Université de Syracuse (New York), lors d’un briefing organisé, il y a quelques jours, par la Foreign Press Association (FPA) au Royal Over-Seas League de Londres. Pour ce chercheur, la thèse centrale de son tout nouvel ouvrage The Rise and Fall of American Europe n’est pas une simple vue de l’esprit : c’est la réalité brutale d’une rupture géopolitique majeure.
Interpellé par un confrère du Financial Times qui se demandait ce que cet « Américain » pouvait bien comprendre, à l’Europe, Morgan a immédiatement recadré le débat : « Je ne suis pas américain. Je suis un sujet britannique, j’ai grandi au Pays de Galles ».
Une double culture anglo-saxonne et européenne qui confère à son diagnostic une lucidité implacable, au point de confier que face aux éditeurs qui exigent toujours une note d’espoir, sa véritable conclusion est sans appel : « Vous êtes foutus, il n’y a pas de solution miracle ».
De l’allié au partenaire transactionnel : le tournant de l’été 2025
La thèse de Glyn Morgan prend à contre-pied 80 ans d’histoire officielle. Dans son ouvrage, il démontre que l’Europe se complaît dans le mythe d’une construction européenne organique, alors qu’elle a surtout vécu sous un protectorat sécuritaire entièrement conçu, théorisé et imposé par Washington depuis la Charte de l’Atlantique de 1941. L’OTAN, l’UE, le FMI ne seraient, d’après lui, que des créations américaines façonnées par des élites aujourd’hui disparues.
Or ce système a vécu. Face à la doctrine isolationniste du mouvement MAGA, Morgan prévient : l’horizon immédiat est celui d’une « Amérique prédatrice », qui ne se voit plus comme le garant de la démocratie européenne, mais comme une superpuissance purement transactionnelle.
Ce basculement s’est traduit par une vulnérabilité totale sur le plan commercial lors de l’accord discuté à l’été 2025 entre l’UE et Donald Trump.
Ce basculement s’est traduit par une vulnérabilité totale sur le plan commercial lors de l’accord discuté à l’été 2025 entre l’UE et Donald Trump. Washington a posé un ultimatum brutal : plier sur les tarifs douaniers, sous peine de voir les USA retirer leur sécurité et couper l’aide à la guerre en Ukraine.
L’Europe a cédé. Et, avec elle, l’illusion d’une puissance commerciale autonome. Même sous l’administration Biden, la politique de relocalisation industrielle américaine s’est faite au détriment de l’économie européenne.
BELGA
Donald Trump n’est guidé que par l’intérêt des USA. (DEREK BLAIR / AFP).
Diviser pour régner : le retour des logiques bilatérales en Europe
C’est l’un des points les plus critiques soulevés par Morgan lors de ses échanges avec la presse internationale : la volonté d’unilatéralisme des superpuissances. Interrogé sur l’intérêt pour des pays européens de contourner l’UE pour sceller des pactes individuels directement avec la Maison-Blanche, la réponse de l’universitaire est catégorique : « Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping partagent tous exactement la même préférence politique envers l’Europe. Ils préfèrent de loin traiter avec une Europe d’Etats-nations souverains plutôt qu’avec une Europe unie ».
Ils préfèrent de loin traiter avec une Europe d’Etats-nations souverains plutôt qu’avec une Europe unie.
Pour Morgan, l’intérêt de la Russie, de la Chine et des Etats-Unis est rigoureusement aligné sur ce point : diviser pour mieux régner (divide et impera). L’universitaire cite notamment l’exemple de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, incarnation de cette tentation bilatérale et de l’alignement idéologique avec la droite conservatrice américaine.
Mais Morgan prévient : traiter séparément avec des Etats isolés permet aux grandes puissances de jouer les pays européens les uns contre les autres pour obtenir des conditions nettement plus avantageuses. Une fragmentation qui, selon lui, serait un désastre absolu, réduisant les nations européennes — y compris l’Italie — au statut de simples vassaux économiques.
L’après-2028 aux USA : incertitudes institutionnelles
Au-delà des fractures européennes, Glyn Morgan dresse un portrait particulièrement sombre de l’évolution des institutions américaines elles-mêmes, avertissant que l’illusion d’une simple parenthèse Trump de quatre ans est une erreur d’analyse fondamentale.
Interrogé sur la fin théorique de ce mandat, le politologue affirme : « Donald Trump ne quittera pas le pouvoir en 2028 ». Selon lui, la dynamique du mouvement MAGA viserait à pérenniser son emprise sur l’appareil d’Etat bien au-delà des échéances constitutionnelles.
Donald Trump ne quittera pas le pouvoir en 2028.
Pour assurer cette continuité sans transition démocratique classique, il évoque des scénarios de succession interne déjà en gestation. Parmi les figures citées : Donald Trump Jr., dans une logique dynastique, ou encore JD Vance, dont l’influence croissante consoliderait un pouvoir verrouillé pour la décennie à venir.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’exprime d’une réunion de l’organisation à Bruxelles le 11 juin 2026. (NICOLAS TUCAT / AFP).
L’OTAN sous tension : vers une remise en cause du modèle atlantique
Face à ce constat d’une Amérique engagée dans une rupture durable, Morgan jette un pavé dans la mare des institutions internationales : « L’OTAN ne va pas faire long feu », assène-t-il. Il distingue toutefois l’appareil bureaucratique de sa capacité opérationnelle réelle, désormais fragilisée.
Pour illustrer cette agonie, il anticipe un choc majeur lors du prochain sommet de l’OTAN prévu en Turquie en juillet. C’est là que se jouera le test décisif pour Mark Rutte, secrétaire général de l’Alliance atlantique, décrit comme un pragmatique capable de naviguer dans l’imprévisible.
Je m’attends à ce que la conférence de l’OTAN en Turquie soit aussi acrimonieuse que celle de 2018.
Mais Morgan est sceptique : « Je m’attends à ce que la conférence de l’OTAN en Turquie soit aussi acrimonieuse que celle de 2018. Et je pense que le fait que Rutte l’appelle “daddy” ne marchera pas. Ce sera un moment très difficile ».
Dans ce contexte, il plaide pour la création d’une EUTO (European Treaty Organization), une alliance de sécurité et de commerce entièrement européenne et indépendante de Washington. Cette proposition rejoint les appels à l’autonomie stratégique d’Emmanuel Macron, mais Morgan en pousse la logique jusqu’au bout : l’Europe est face à un choix structurel.
Soit elle reconstruit son appareil militaire et fragilise son modèle social. Soit elle préserve son modèle social au prix d’une dépendance stratégique croissante.
Qui va payer pour l’EUTO ? Le prix de la liberté pour l’UE
La question du financement devient alors centrale. Pour Morgan, la réponse est sans détour : l’Union européenne devra opérer un basculement budgétaire et idéologique majeur.
Fin de l’ère de la sécurité externalisée. Les Etats membres devront réorienter leurs priorités, au détriment de certains piliers de l’État-providence. Entre retraites, systèmes de santé et défense, les arbitrages seront inévitables. Un prix élevé, mais présenté comme le seul chemin vers une souveraineté réelle.
Une arrivée de Nigel Farage au 10 Downing Street, au Royaume-Uni sera une mauvaise nouvelle pour l’Europe, d’après Glyn Morgan. (CARLOS JASSO / AFP).
Le Brexit, le Royaume-Uni et le scénario Nigel Farage
Sur le Royaume-Uni, Morgan est tout aussi direct. Selon lui, la droite britannique a construit le Brexit sur une illusion stratégique : celle d’un basculement durable vers un partenariat privilégié avec les États-Unis.
Or, la droite américaine républicaine considère désormais le Royaume-Uni comme un pays « woke », en tension avec ses propres orientations idéologiques.
Dans un monde structuré par un axe sino-américain, l’isolement britannique devient intenable. « Le Royaume-Uni n’a pas le choix, il doit réintégrer l’Union européenne s’il veut être protégé des conditions très dures qui s’annoncent ».
Le Royaume-Uni n’a pas le choix, il doit réintégrer l’Union européenne s’il veut être protégé des conditions très dures qui s’annoncent.
Cette réintégration se fera par nécessité. Interrogé sur la possibilité de voir un jour Nigel Farage accéder au poste de Premier ministre au Royaume-Uni, l’analyse géopolitique de Morgan est implacable : si Farage venait à être élu, sa toute première décision stratégique serait de courir immédiatement à Washington pour prêter allégeance et lier le destin britannique aux exigences de la Maison-Blanche de Trump.
Une vassalisation totale et idéologique qui ne protègera pas pour autant le pays du cynisme transactionnel américain. Face au mur, le Royaume-Uni devra de toute façon revenir vers le continent, probablement de manière informelle via le volet de la sécurité (EUTO) et la coopération militaire.
Un isolationnisme hémisphérique : tensions avec le Canada et le Danemark
La discussion s’est ensuite déportée sur ce que Morgan qualifie « d’isolationnisme hémisphérique ». Ne voyant plus l’Europe comme le centre du monde, Washington tourne son regard vers ses intérêts immédiats en Amérique latine, mais aussi aux frontières directes de son propre continent, bousculant ses alliés historiques.
Faisant preuve d’une audace géopolitique rare, Morgan anticipe déjà les prochaines manœuvres de la Maison-Blanche : « Je prédis que les Etats-Unis vont envahir Cuba dans les trois prochains mois, et peut-être même la Bolivie ». Une stratégie agressive destinée à masquer le désastre de la guerre menée par Trump en Iran, où Téhéran a pris le contrôle effectif du détroit d’Ormuz sans que Washington ne trouve de riposte face à la flambée des prix du pétrole. On verra ce que contient le nouvel accord annoncé…
Vision impérialiste de Trump
Mais cette prédation frappe aussi les alliés nordiques et continentaux, un point sur lequel Morgan a apporté des précisions cruciales lors de notre échange : « Quels sont les deux pays du monde occidental les plus anti-américains ? Le Danemark et le Canada ».
Pourquoi ? Parce que ce sont les deux nations à qui Trump a explicitement fait comprendre que leur territoire appartenait, en réalité, aux Etats-Unis. La question hautement stratégique du Groenland, territoire autonome danois convoité par Washington, devrait d’ailleurs revenir de manière agressive sur la table dès janvier prochain.
Quels sont les deux pays du monde occidental les plus anti-américains ? Le Danemark et le Canada.
Ce piège pousse le Canada à repenser totalement ses alliances. Interrogé sur le positionnement d’Ottawa, Morgan révèle qu’un débat émerge sérieusement à Toronto pour savoir si le pays ne devrait pas, à terme, court-circuiter l’Oncle Sam et… rejoindre l’Union européenne. Face aux menaces de Trump, le Canada place tous ses espoirs en Mark Carney, qualifié par Morgan de « leader occidental le plus intelligent ». Selon lui, « nous comptons tous désormais sur Mark Carney d’une uncertaine manière, parce que Carney comprend la finance, et il est notre seul espoir ».
Guerre culturelle et fractures religieuses aux Etats-Unis
Enfin, Morgan replace ces dynamiques dans une guerre culturelle plus large. Les tensions avec l’Europe serviraient d’abord des objectifs internes américains.
Il évoque notamment les critiques de Donald Trump contre le pape Léon XIV, illustrant une fracture au sein même du champ religieux américain. Cette polarisation extrême révèle, selon lui, une logique de rupture idéologique profonde, où la politique étrangère devient le prolongement des conflits domestiques.
Au terme de ce diagnostic sans concession, Glyn Morgan ne décrit pas seulement un basculement des rapports de force.
Au terme de ce diagnostic sans concession, Glyn Morgan ne décrit pas seulement un basculement des rapports de force. Il dessine une bascule du monde. Un monde où les certitudes atlantiques s’effritent, où les alliances deviennent conditionnelles, et où les équilibres hérités du XXe siècle cessent d’être des structures pour devenir des souvenirs.
L’ordre transatlantique ressemble désormais à un pont dont on ne sait plus s’il tient encore par sa structure… ou seulement par l’habitude de le traverser. L’Europe croyait regarder l’Amérique comme un allié. Elle découvre peut-être qu’elle se regardait elle-même dans un miroir déjà fissuré.
Alexander Seale (à Londres)
Source: LPOST

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