Comment la Chine nous regarde vraiment


Comment la Chine nous regarde vraiment
Le ministre allemand de l’Economie et de la protection du climat, Robert Habeck (à droite), serre la main du ministre chinois du Commerce, Wang Wentao, alors qu’il arrive pour assister aux consultations économiques germano-chinoises le 20 juin 2023 au ministère de l’économie à Berlin. AFPNous, Européens, aimons croire que le monde entier nous observe avec admiration, une pointe de jalousie, et parfois un agacement amusé. Nous nous imaginons comme un modèle de civilisation, une référence intellectuelle, une lumière historique. C’est confortable. C’est faux. Et surtout, c’est exactement la raison pour laquelle nous ne comprenons absolument pas la Chine.
Car la Chine ne nous voit pas comme nous nous voyons. Elle ne nous regarde ni comme un partenaire, ni comme un rival, ni même comme un adversaire à affronter.
Elle nous regarde comme les dynasties Han regardaient les barbares : des peuples bruyants, imprévisibles, sans profondeur historique, capables d’exploits techniques mais privés de sagesse culturelle. Des êtres agités et temporaires.
Ce que nous appelons stratégie , elle l’appelle simplement continuité.
Cette perception n’est pas un accident.
Elle ne vient pas de l’idéologie communiste, ni de la géopolitique moderne, ni même des humiliations du XIXᵉ siècle. Elle vient de beaucoup plus loin : d’un imaginaire civilisationnel qui n’a jamais disparu, parce qu’il n’a jamais eu besoin de disparaître.
La Chine ne se pense pas comme un État, mais comme une civilisation centrale.
La première erreur occidentale consiste à croire que la Chine est un pays comme les autres. Un pays avec des frontières, un gouvernement, un régime.
Non. La Chine n’est pas un pays. La Chine est un monde, un univers culturel, un axe central autour duquel le reste de la carte n’a de sens que par relation, par hiérarchie ou par tribut.
Dans la pensée chinoise profonde, au centre, il y a la civilisation authentique ; autour, les peuples civilisés par contact ; plus loin, les nations instables et au-delà, les barbares. Nous nous situons exactement là où la Chine nous place, à la périphérie du sens.
Le drame, c’est que nous continuons de nous présenter à elle comme des égaux civilisationnels. Or la Chine ne conçoit pas l’égalité.
Elle conçoit l’ordre. Et dans cet ordre, nous ne sommes pas au centre.
Nous pensons en échéances électorales. La Chine pense en dynasties.
Un autre malentendu fondamental vient de notre temporalité politique. Nous avons la mémoire courte.
Nous changeons de direction politique tous les quatre ans. Nous débattons en boucles. Nous révisons tout, tout le temps.
Nous vivons dans une agitation perpétuelle qui passe pour de la vie démocratique mais que Pékin interprète comme un signe d’immaturité collective.
L’Europe apparaît comme un continent splendide mais fossile. (…) Une civilisation brillante mais figée, (…), sans armée, sans projet, incapable de se penser en puissance. Un espace que l’on visite…
La Chine, elle, pense en décennies, en générations, en cycles historiques. Elle construit un siècle comme nous construisons une loi budgétaire. Elle dénoue les nœuds du monde avec une patience que nous ne posséderons jamais. Ce que nous appelons « stratégie », elle l’appelle simplement « continuité ». Il n’est donc pas étonnant qu’elle nous perçoive comme des êtres instables : incapables de cohérence, incapables de tenir un cap, incapables de durer.
Et, dans leur système de valeurs, ce qui ne dure pas ne compte pas. À ses yeux, l’Occident n’est pas un rival, c’est une anomalie.
Depuis l’école, nous répétons que la suprématie occidentale des XIXᵉ et XXᵉ siècles représente un tournant décisif dans l’histoire humaine. Pour nous, c’est une évidence. Pour la Chine, c’est une absurdité.
L’Occident n’est pas un modèle. L’Occident est un accident. Une parenthèse de deux siècles, ouverte par la faiblesse momentanée du centre chinois. Une déviation grotesque où des peuples agités ont cru qu’ils venaient de réécrire les lois du monde.
Dans la vision chinoise, notre puissance industrielle n’était qu’une anomalie, notre domination globale, une excroissance, nos valeurs politiques, une mode et notre arrogance géopolitique, une maladie de l’enfance.
Pour Pékin, l’Histoire n’est pas linéaire. Elle revient. Elle se recentre. Elle se rééquilibre. Elle tourne autour de l’évidence du centre.
Nous, nous appelons cela « le retour de la Chine ». Eux appellent cela: la normalité.
La Russie ? Un outil. L’Europe ? Un musée. L’Amérique ? Une Rome fatiguée. Lorsque la Chine observe la Russie, elle n’y voit ni un allié, ni un partenaire stratégique, ni un frère civilisateur. Elle y voit un cousin lointain, utile pour contrebalancer l’Occident, mais destiné à la dépendance et à la périphérie.
La Chine nous regarde avec la même certitude que les Han regardaient les barbares (…)
La Russie se rêve en empire. La Chine la classe dans la catégorie des barbares du Nord : turbulents, brutaux, utiles.
L’Europe, quant à elle, apparaît comme un continent splendide mais fossile. Un musée animé. Une civilisation brillante mais figée, sans reproduction, sans armée, sans projet, incapable de se penser en puissance. Un espace que l’on visite, pas que l’on affronte.
Quant aux États-Unis, la Chine les observe avec une attention particulière. Elle ne les voit ni comme un ennemi mortel, ni comme un modèle antagoniste. Elle les voit comme une Rome tardive : encore forte, encore armée, encore imposante, mais déjà fracturée, fatiguée, déchirée par ses propres contradictions. Et toute la stratégie chinoise repose sur cette question : non pas si l’Amérique  renoncera à son Imperium, mais quand.
La Chine ne cherche pas à gagner une guerre. Elle cherche à gagner un siècle. C’est ici que se joue toute la différence.
L’Occident se prépare à des conflits ponctuels. La Chine se prépare à un glissement civilisationnel. Elle ne souhaite pas notre destruction.
Elle souhaite notre épuisement. Elle n’attend pas notre guerre. Elle attend notre vieillissement. Elle ne planifie pas un affrontement.
Elle planifie notre disparition naturelle.
La Chine nous regarde avec la même certitude que les Han regardaient les barbares : une certitude tranquille, patiente, presque cosmologique. Pour elle, nous sommes un moment. Elle est la continuité.
C’est cette conviction, plus que ses missiles ou ses navires, qui fait d’elle une puissance redoutable : la conviction inébranlable que l’Histoire est son alliée. Et tant que nous refuserons de voir le monde au travers des yeux de Pékin, nous resterons ce que nous sommes à ses yeux : des barbares éphémères, énergiques mais immatures, brillants mais instables, agités mais condamnés.
Aldo MUNGO
Armées & Défense
 
https://aldomungo.substack.com/p/comment-la-chine-nous-regarde-vraiment
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Source: LPOST

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