Pourquoi une large frange du monde s’identifie tant au Maroc et souhaite sa victoire ?
Les fans marocains célèbrent dans le centre de Bruxelles, la victoire du Maroc sur l’Espagne lors des 1/8 de finale au Mondial 2022. BELGANul ne peut encore, par essence, savoir quelle équipe sera couronnée championne du monde dimanche prochain. Mais l’on peut déjà dire que la première Coupe du Monde de football qui a lieu depuis le 20 novembre dans un pays musulman marquera l’histoire du monde arabe. Il faut dire que le symbole est historique. Quel succès pour nombre d’équipes venues du Maghreb et du Moyen-Orient, mais aussi d’Afrique qui se sont vues sentir pousser des ailes le temps du tournoi.
Pour la première fois peut-être, cette Coupe a vu surgir un espoir important et surtout inédit de la part de plusieurs petits pays, de nations non occidentales, en voie de développement, moins rôdées et moins financées que les pays traditionnels qui, souvent, organisent l’évènement et le gagnent. Avec la Coupe au Qatar, on a basculé dans une autre dimension et le Maroc est déjà en train de réaliser un exploit historique. Depuis le début du championnat, des milliards de téléspectateurs se sont identifiés à ce monde oriental souvent négligé par l’Occident.
Le Maroc, le renouveau du continent africain et bien au-delà
Désormais, il ne reste plus que l’équipe des Lions de l’Atlas pour incarner ce rêve du renouveau arabe (et berbère puisqu’une partie du monde dit arabe n’est pas…arabe !). Mais pas seulement : une grande partie du monde est derrière eux, car ils parlent aux arabes, ils parlent aux musulmans, ils parlent aux berbères mais plus largement aussi aux Africains, aux pays en voie de développement et aux anciens pays colonisés. Beaucoup sur les épaules d’un seul pays. Le match de ce mercredi 14 décembre face à la France (qui plus est) sera un vrai choc culturel, voire civilisationnel. L’Occident d’un côté avec la France plusieurs fois détentrice du titre et le Maroc et tout un monde (le nouveau ?) derrière lui.
Ils parlent aux arabes, ils parlent aux musulmans, ils parlent aux berbères mais plus largement aussi aux Africains, aux pays en voie de développement et aux anciens pays colonisés
Depuis le lancement du championnat, il semble se passer quelque chose de surréaliste dans les stades qataris. La présence du prince héritier Mohamed Ben Salmane aux côtés de l’Emir Tamim Al Thani lors de l’ouverture en était déjà la preuve. On a senti une ferveur, une fièvre inédite du côté des équipes venues du monde musulman, mais également des fans qui sont dans les tribunes. Ce sont eux qui mettent le feu. Le Qatar qui a, depuis des semaines, cristallisé notre rejet d’une partie du monde arabe et de ses écarts de développement, est en train de cristalliser désormais une nouvelle « oumma »[1] autour de lui en ce mois sacré du football.
Et bien au-delà de cela, alors que ce monde arabe part à la dérive depuis des décennies, qu’il a suscité tant d’espoirs douchés au moment des « Printemps dits-arabes », le sport est en train de redonner sa fierté à bon nombre de pays. Alors en effet, ce n’est que du sport, mais la géopolitique du sport est essentielle pour comprendre les rapports de force mondiaux qui sont en train de tourner en défaveur de l’Occident.
La modernisation achevée ?
Un supporter marocain interviewé lors du match Belgique-Maroc au début du tournoi expliquait : « Vous êtes chez nous ici ! ». La phrase est lourde de sens et se comprend. Entendons : il faudra, nous Occidentaux, se faire, au-delà des polémiques et bashings anti-orientaux, au fait que de plus en plus de championnats et d’évènements se tiendront à l’Est et au Sud du Monde, dans des régions parfois bien éloignées de nos critères et standards internationaux politiques et sociaux. Et que des pays inattendus atteignent des sommets. Il n’y a plus uniquement que l’Angleterre, la France, le Brésil, l’Allemagne, l’Argentine ou les Etats-Unis sur qui compter.
Le Maroc a, depuis plus de vingt ans, achevé nombre de chantiers de modernisation, d’ouverture et de développement économique et social.
Mais plutôt que de balayer cette réalité et accentuer le clivage, si nous voulons que nos critiques et efforts ne soient pas vains, il vaudra mieux, si nous décidons de politiser le sport, soutenir et accompagner le changement dans les pays en voie de développement qui accueilleront de tels évènements plutôt que de condamner d’emblée les évolutions et le changement, mêmes minimes. Les révolutions prennent souvent des décennies voir plus.
Le Maroc a, depuis plus de vingt ans, achevé nombre de chantiers de modernisation, d’ouverture et de développement économique et social : rôle du roi Mohamed VI dans le développement du pays, dans son expansion sur le continent africain et son réenracinement dans son africanité, reconnaissance de l’amazigh, de l’héritage juif du pays, réforme de la constitution et du code de la famille de la « moudawana », acceptation de la voie des urnes avec le parti islamiste du PJD au pouvoir de 2012 à 2021, lutte contre l’analphabétisme, construction de nouveaux campus universitaires prestigieux, diversification de l’économie, développement du Sahara.
Regain d’intérêt en vue après le Mondial 2022
Le pays a un potentiel énorme. N’ayant jamais trop pâti des conséquences des Printemps arabes en matière de désertion touristique, il a récupéré nombre de touristes qui ont déserté pendant des années l’Egypte, et la Tunisie notamment. Riche d’un patrimoine historique, multiculturel, culinaire et de tant d’autres choses, le Maroc, grâce à ses Lions de l’Atlas, connaîtra de toute évidence, dans la foulée de la Coupe du Monde, un regain d’intérêt et une augmentation substantielle de son nombre de touristes. Lui qui rêvait de 20 millions de touristes en 2020.
Stable, bien équipé en termes d’infrastructures touristiques, le pays est aussi un maillon entre l’Europe, l’Afrique, l’Atlantique. Il est aussi un bon élève de la lutte contre le terrorisme et a été maintes fois salué par les Etats-Unis pour ce combat. Aujourd’hui, il cristallise les attentes de centaines de pays, qu’il gagne ou pas, ce soir, son accès à la finale. Il a déjà gagné dans les cœurs de milliards d’individus et de la diaspora marocaine, une des plus importantes au monde, est un formidable porte-voix du peuple. Partout dans le monde, on a pu en effet assister globalement à de nombreuses manifestations de joie dans la bonne humeur à chaque victoire des Diables à Doha.
Comment ne pas saluer la présence de fans de football israéliens et l’ouverture inédite d’un bureau israélien à Doha pour l’occasion ?
Pendant le tournoi, on a même vu l’Emir du Qatar arborer le drapeau marocain à plusieurs reprises. Combien de supporters palestiniens et de la cause palestinienne dans la capitale également en ce moment ont brandi le même drapeau dans les tribunes, autre motif d’unité à géométrie variable pour les arabes?
Dans le même temps, comment ne pas saluer la présence de fans de football israéliens et l’ouverture inédite d’un bureau israélien à Doha pour l’occasion ? Qui l’eût cru ? Car il faut rappeler, grâce aux accords d’Abraham, ce trait d’union que peut représenter Rabat avec Tel Aviv pour nombre de pays arabes à l’avenir. Cela en dit long sur l’effet pacificateur du football, que l’on aime la discipline ou pas. C’est une réalité.
Le Maroc joue gros pour son pays, mais aussi pour l’ensemble des pays qui s’identifient à lui. Il serait triste pour une fois, même si ce sont les règles impitoyables du sport, que le monde arabe qui a peu de raisons de se réjouir et d’être fier, que la course des Lions de l’Atlas s’arrête là. Il peut aller encore plus loin et le réaliser dans un pays musulman.
Sébastien BOUSSOIS
Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l’OMAN (UQAM Montréal) et du NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm)
[1] Communauté des croyants
L’article Pourquoi une large frange du monde s’identifie tant au Maroc et souhaite sa victoire ? est apparu en premier sur L-Post.
Source: LPOST
