L’opération de police en Allemagne souligne le danger de l’ultra-droite terroriste en Europe
BELGAIMAGE3000 policiers mobilisés, 130 perquisitions dans onze Länder, 25 suspects interpellés (dont 8 ont déjà été placés en détention provisoire) : les services de sécurité allemands ont frappé fort ce mercredi 7 décembre à l’aube. Leur cible : une mouvance d’ultra droite qui préparait un « coup d’Etat ». Entre fantasmes et réalités, l’occasion de donner un coup de projecteur sur les mouvances de l’ultra droite violente en Europe. En attendant, l’un des facteurs les plus inquiétants de cette évolution est certainement la pénétration par les extrémistes de l’armée et des services de sécurité.
« Citoyens du Reich » (en allemand, Reichbürgers) : déjà leur nom indique le programme. Mais attention « Reich » n’est pas, ici, une allusion au nazisme, même si nombre de militants de la mouvance ne cachent pas leur admiration pour Adolph Hitler et si beaucoup se complaisent dans les thèses négationnistes de la Shoa. Il s’agit plutôt d’une référence à l’Empire allemand, proclamé à Versailles après la victoire germanique dans la guerre franco-prussienne de 1870 et aboli en 1918 lors de la capitulation de l’Allemagne et de la proclamation de l’éphémère République de Weimar. Pour les militants de cette nébuleuse, ce « deuxième Reich » n’a pas légalement disparu en 1918 et continue à exister. C’est donc la République fédérale qui serait nulle et non avenue.
Un ex-cheminot devenu Chancelier du Reich
Bien entendu, comme tant de théories du complot, la thèse peut faire sourire. Sans entrer dans les arguties juridiques complexes qui soutiennent leur vision des choses, on mentionnera par exemple que le « Chancelier du Reich » auto-proclamé, Wolfgang Ebel (un ancien cadre des chemins de fer) avait créé dès 1985 un « gouvernement provisoire », le Kommissarische Reichsregierung (KRR) qui émet des timbres-poste (ceux de la RFA étant, par définition, illégaux ) ou des permis de conduire dont l’usage a conduit certains de ses sympathisants devant les tribunaux. Bref, en apparence au moins, au mieux du folklore et au pire, une agitation relevant davantage de la psychiatrie que de l’analyse politique.
C’est la plus importante opération de police des dernières décennies en Allemagne.
Mais au cours des années, la mouvance a grossi. En 2018, l’Office fédéral de la protection de la constitution (BfV, le service de sécurité intérieure de Berlin) estimait qu’elle rassemblait une vingtaine de milliers de membres dont environ 1 000 suspectés d’être proches des milieux d’ultra droite ou néo-nazis. Et ces dernières années, des personnes se revendiquant des « Reichburgürgers » se sont livrées à des actes de violence, dont par exemple, deux fusillades au cours desquelles cinq policiers furent blessés en 2016 (l’un d’entre eux devait décéder par la suite).
Ces derniers mois, les choses avaient encore empiré et en avril dernier, quatre membres du mouvement, regroupés dans une section nommée « Patriotes unis » avaient été arrêtés pour avoir planifié l’enlèvement du ministre de la Santé, Karl Lauterbach. C’est probablement ce dernier incident qui a décidé les autorités fédérales à siffler la fin de la récréation.
Un prince de sang, une ancienne parlementaire de l’AFD et un « gouvernement militaire provisoire »
Des observations ont été mises en place et ont abouti, mercredi 7 décembre au matin, au vaste coup de filet décrit par les observateurs comme « la plus importante opération de police des dernières décennies en Allemagne », on n’avait rien vu de tel depuis les « années de plomb » et la lutte contre la Fraction Armée Rouge, il y a cinquante ans » nous confiait, mercredi midi, un enquêteur allemand du BKA (police criminelle fédérale).
Commentant l’opération, le procureur fédéral, Peter Frank, déclarait mercredi après-midi, lors d’une (rare) conférence de presse à Karlsruhe, que les suspects arrêtés travaillaient depuis plus d’un an à la préparation d’un coup d’Etat et étaient conscients que « ce projet ne peut être réalisé que par l’utilisation de moyens militaires, la violence contre des représentants de l’Etat et la commission d’homicides… ».
Après le coup d’Etat, il était prévu de mettre en place un Gouvernement militaire de transition. Celui-ci aurait dû négocier l’avenir avec les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale – sachant que, selon l’idéologie des citoyens du Reich, seule la Russie aurait actuellement été un partenaire de discussion. Le prince Heinrich XIII Reuss (lointain descendant d’une famille remontant au douzième siècle et qui a longtemps régné sur une partie de l’actuelle Thuringe, dans le centre de la RFA) que les enquêteurs considèrent comme l’un des dirigeants du complot aurait même pris contact avec des représentants de la Russie, ce que l’ambassade russe dément. Il aura le temps de s’en expliquer, puisqu’il figure au nombre des suspects placés sous mandat d’arrêt.
Il sera d’ailleurs en bonne compagnie en prison, puisque, selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung (l’un des journaux les mieux informés d’Allemagne), l’ancienne juge et parlementaire du parti d’extrême droite AfD, Birgit Malsack-Winkemann, fait, elle aussi, partie des personnes arrêtées. Elle devait apparemment diriger le portefeuille de la Justice après le coup d’Etat…
Le putsch projeté par le prince et ses amis n’avait, évidemment, aucune chance de réussir. Mais les actions terroristes qui l’auraient précédé, elles, pouvaient faire des victimes. Et elles n’auraient pas été les premières.
L’un des facteurs les plus inquiétants de cette évolution est certainement la pénétration par les extrémistes de l’armée et des services de sécurité.
L’extrême droite violente au cœur de l’armée et des services de sécurité
En Allemagne, en effet, cela fait des années que la mouvance d’extrême droite violente est prise au sérieux. Au point d’être considérée aujourd’hui comme le « risque sécuritaire numéro un », devant la menace djihadiste.
Non sans raison. Dans les années qui avaient suivi la réunification, des attaques menées contre des centres d’accueil de réfugiés avaient fait de nombreux morts et en 1993, des skinheads néonazis avaient bouté le feu au logement d’une famille turque à Solingen : cinq femmes avaient été tuées et quatorze autres personnes, y compris des enfants avaient été blessés. En juin 2000, un autre néonazi, Michel Berger, tuait trois policiers à Dortmund. Entre le 23 juin 1999 et le 25 avril 2007, une quinzaine d’attaques perpétrées par un groupuscule se réclamant de l’idéologie nationale-socialiste, le Nationalsozialistischer Untergrund, faisaient 10 morts et 25 blessés. Plus récemment, le 2 juin 2019, Walter Lübcke, un élu de la CDU était assassiné à son domicile pour avoir soutenu la politique vue comme « pro-immigrés » d’Angela Merkel. Depuis, onze autres personnes ont été tuées dans des incidents racistes.
Et, depuis 2020, comme dans d’autres pays, les confinements liés à la pandémie ont vu l’adhésion aux thèses racistes, au complotisme et à l’idéologie nazie toucher un public de plus en plus large et souvent très jeune. A Berlin comme à Paris, Londres ou Rome, la face noire des réseaux sociaux et d’Internet a frappé.
Mais l’un des facteurs les plus inquiétants de cette évolution est certainement la pénétration par les extrémistes de l’armée et des services de sécurité.
En novembre 2011, un employé du parquet de Berlin avait, ainsi, été arrêté pour avoir communiqué des informations confidentielles à la mouvance conspirationniste et à des groupes fascistes clandestins. Il y a quelques mois, plusieurs membres de la garde d’honneur de la Bundeswehr (armée fédérale) avaient été limogés pour des agressions sexuelles contre certains de leurs camarades et pour avoir formé une cellule d’extrême droite se faisant appeler la « Meute de loups ». Le chef du groupe aurait proféré des insultes racistes à l’encontre d’autres soldats d’origine étrangère. Un sous-officier s’était même fait remarquer en portant un T-shirt avec l’inscription Sonnenstudio 88, le chiffre 88 signifiant « Heil Hitler » dans le mouvement néonazi (le « H » est la huitième lettre de l’alphabet).
L’opération de ce mercredi démontre que la vigilance des autorités est totale, mais elle prouve aussi que le cancer extrémiste continue à se répandre.
Multiplication d’attitudes racistes
En juin 2021, une trentaine de soldats allemands déployés en Lituanie avaient été rappelés après avoir été accusés de tenir des propos racistes et antisémites, commis des violences sexuelles et célébrer l’anniversaire d’Adolf Hitler. Quinze jours plus tôt, 19 policiers d’une unité tactique, la SEK (Spezialeinsatzkommando, spécialisé dans l’exécution des mandats d’arrêt à haut risque), avaient été suspendus pour avoir glorifié le nazisme dans des discussions en ligne.
En 2020, c’est une compagnie entière du KSK (les forces spéciales de l’armée) qui avait été dissoute quand il s’était avéré que ses membres avaient détourné des armes et de grandes quantités de munitions pour les revendre à des cellules extrémistes clandestines.
Du fait de son passé douloureux, l’Allemagne est très attentive aux dérives de l’ultra droite. L’opération de ce mercredi démontre que la vigilance des autorités est totale, mais elle prouve aussi que le cancer extrémiste continue à se répandre. Et ce n’est malheureusement pas une exception en Europe. Depuis trois ans, des dizaines d’arrestations touchant la mouvance fasciste ont été opérées en France, au Royaume-Uni, en Italie ou ailleurs, des organisations ont été dissoutes et des attentats empêchés. La menace est contenue. Mais jusqu’à quand ?
Hugues Krasner
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Source: LPOST
