Crise économique et cohabitation forcée : ensemble mais séparés
Après 15 ans de vie commune, Marie et Boris se séparent. C’est elle qui a acheté la maison dans laquelle ils vivent avec leurs deux enfants, mais c’est lui qui l’a entièrement rénovée. À présent, ils sont obligés d’y cohabiter, Boris n’ayant pas les moyens de se reloger. « L’économie du couple » est un film signé par Joachim Lafosse. Sortie en salle en 2016, cette comédie dramatique porte un regard précurseur sur un phénomène contemporain, augmenté aujourd’hui par la récession économique que nos sociétés traversent. Le syndrome de cette crise ? Être séparés de cœur? mais contraints de vivre ensemble pour des raisons purement financières. Guerre des tranchées, supplice, indifférence, Marie, Elsa et Pierre-Yves témoignent de leur vie « accommodée » à une nouvelle réalité sociologique.
Les statistiques récentes parlent d’elles-mêmes. Lors d’une séparation, la perte moyenne de revenus est de 22% pour les femmes contre 3% pour les hommes. Un différentiel dû au fait que les femmes ont la garde des enfants dans 85% des cas, ce qui engendre des coûts supplémentaires alors que 35% des pensions alimentaires sont totalement ou partiellement impayées. Or, cette rentrée constitue 18% des ressources des familles monoparentales, composées à 85% de femmes.
Par ailleurs, au sein du couple, c’est encore souvent la femme qui constitue le second revenu. Ces vulnérabilités économiques supplémentaires les obligent, dans le contexte actuel, à rester avec leur conjoint. Un choc financier qui, à présent, impacte aussi les hommes. La rupture conjugale est à l’évidence une épreuve économique cumulée. La cohabitation forcée devient le plan B.
Je n’ai pas d’autre choix que de continuer à vivre avec lui.
Ce n’est pas la guerre des roses, mais …
Marie a deux enfants, issues d’un premier mariage. En 2010, elle rencontre son mari actuel. Aujourd’hui, après 12 ans de vie commune, ils se tolèrent sous le même toit. « Lorsque j’ai quitté mon premier mari, j’ai pris mes filles sous le bras et j’ai refait ma vie, sans me retourner. Mais là, la situation est différente. Cela fait un peu plus d’un an que la relation est amicale. Mon mari m’a trompée, alors que je veillais ma sœur atteinte d’un cancer en phase terminale. Je ne lui pardonnerai jamais. Mais rompre est devenu un puits sans fond d’angoisse, au regard des charges financières toujours plus lourdes. De commun accord, on dort donc dans des chambres séparées, on se prévient si l’autre ne rentre pas diner. On arrive encore à échanger, ce n’est pas la guerre des roses, mais j’aimerais tellement que cela se termine au plus vite, or nos finances ne le permettent pas. »
Des accommodements frustrants
Elsa a découvert au mois de février que son mari avait une liaison avec une amie. « Il sortait beaucoup, j’étais devenue insignifiante. Il y avait énormément de tensions, jusqu’à ce qu’un soir, il m’annonce qu’il voulait divorcer et que c’était irréversible. J’ai une situation professionnelle très précaire. J’ai donc demandé un délai et des accommodements. Je n’ai pas d’autre choix que de continuer à vivre avec lui. On se croise comme des étrangers. Le voir sortir de la salle de bain parfumé, bien raser et en costume pour sortir sans m’accorder un regard, j’ai du mal à le supporter. Mais avec un revenu de 1.450 euros mensuel, je ne peux pas partir avec notre fille. La situation semble aussi lui convenir. Il est indépendant et son affaire ne va pas très fort pour l’instant. C’est devenu notre funeste modus vivendi »
Une vie entre chien et chat
Pierre-Yves a rencontré la future mère de ses enfants pendant le réveillon de passage à l’an 2000, suite à un accident de la route. « Mon infirmière me donnera deux enfants, jusqu’à ma quatrième intervention chirurgicale qui changera définitivement le sens de notre relation. Aujourd’hui, pour diverses raisons, on ne s’y retrouve plus. C’est une vie de frère et sœur, ou de chien et chat, ce qui, en fin de compte est pire que bien. Mais on n’a pas le choix. L’étau financier ne nous permet de toute manière pas de faire autrement. Ma femme n’a pas un temp plein et moi je viens de recevoir mon licenciement. Mon patron ferme son restaurant. Je suis sommelier. Cela ne va pas être facile de retrouver. Donc, on se supporte ».
Si, de tout temps, la contrainte a pesé sur les couples pour qu’ils restent ensemble, phénomène nouveau, aujourd’hui la pression n’est plus sociologique, culturelle ou religieuse, mais financière. La proportion de couple en désamour contraints de vivre ensemble pour des motifs purement économique est grandissante.
« Ensemble, mais séparés » permet de faire une pause sans s’attaquer au côté matériel de la situation, au partage des biens et à la perte de revenus, un vrai casse-tête quand on est ensemble depuis longtemps et que les temps sont durs. D’où la tentation de continuer à « faire semblant » et « comme si » ».
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Source: LPOST
